Tout a commencé avec une courte vidéo diffusée sur YouTube le 25 février.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Un homme barbu, cheveux longs et bague ornée d’une tête de mort à l’auriculaire, proclamait avoir trouvé un remède miracle contre le coronavirus : la chloroquine, une molécule utilisée dans le traitement de la malaria et de l’arthrite rhumatoïde.

« C’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes. Pas la peine de s’exciter », assurait l’hirsute personnage, avant de conclure : « Faites attention… il n’y aura bientôt plus de chloroquine dans les pharmacies. »

Le Dr Didier Raoult avait raison : cinq semaines plus tard, la chloroquine est en rupture de stock, ou presque, dans les pharmacies du monde entier.

PHOTO GÉRARD JULIEN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Dr Didier Raoult

Pour ce qui est de ses vertus miraculeuses auprès des malades atteints de la COVID-19, par contre… on en attend toujours la preuve.

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En pleine pandémie, la vidéo du Dr Raoult a provoqué un engouement planétaire, poussant Donald Trump à présenter la chloroquine comme un « don du ciel » et bien d’autres dirigeants à en stocker des réserves, au cas où.

Elle a aussi poussé un paquet de médecins à prescrire de la chloroquine et son dérivé, l’hydroxychloroquine, à des patients en pleine santé, pour prévenir la COVID-19.

Des médecins en ont aussi prescrit… à eux-mêmes. Ils l’ont fait en masse, aux États-Unis, en Australie, en France, en Ontario…

Au Québec ? « Absolument. C’est clair », répond le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins du Québec. « Il a fallu qu’on bloque ces ordonnances. Quand ce n’était pas pour eux, c’était pour leur famille… »

Ces auto-prescriptions sont-elles éthiques, au moment où l’on prévoit une pénurie et où l’on rationne la chloroquine des patients arthritiques ? Absolument pas. Surprenantes ? Pas davantage.

Ce sont des réactions irrationnelles générées par la peur. Les gens pensent d’abord à eux-mêmes, à survivre.

Le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins du Québec

Cette même peur pousse sans doute des infirmières à piger dans les réserves de masques des hôpitaux, avance le Dr Robert. Anges gardiens ou pas, la pandémie nous fait perdre notre boussole morale. « Les règles qui prévalent normalement n’existent plus. »

Si l’on évolue désormais dans un monde parallèle, les conséquences de la ruée vers la chloroquine, elles, ne sont que trop réelles. Pour les malades chroniques, d’abord, qui doivent se priver de leurs traitements pour une durée indéterminée.

Mais aussi pour les covid-anxieux qui gobent ces pilules les yeux fermés. En France, on commence maintenant à constater les effets toxiques cardiaques de la molécule.

À compter les morts, aussi. Au moins trois morts et une trentaine d’effets indésirables graves, jusqu’ici, selon l’Agence nationale de sécurité des médicaments.

Outre-mer, on commence à se dire que le remède miracle n’était peut-être qu’un mirage.

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Provocateur, climatosceptique, le Dr Didier Raoult est en rupture totale avec la communauté médicale française. Il incarne l’antisystème, le doc rebelle, l’insoumis.

Un gilet jaune en blouse blanche, quoi.

En temps normal, sa vidéo YouTube aurait été balayée, avec la poudre de perlimpinpin que le web nous jette sans arrêt au visage, dans la poubelle des Fake News.

Mais nous ne sommes pas en temps normal. Et sous ses airs, disons, excentriques, le Dr Raoult n’est pas n’importe qui. C’est un infectiologue reconnu, qui dirige l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille. Il a découvert des virus et des bactéries auxquels il a donné son nom.

Bref, malgré son air échevelé, le médecin est crédible.

Des études in vitro suggèrent par ailleurs que la chloroquine et l’hydroxychloroquine exercent une activité antivirale contre la COVID-19. L’espoir est donc bien réel.

Sauf que, jusqu’ici, aucune étude scientifique rigoureuse n’a démontré l’efficacité de ces molécules pour lutter contre l’infection au coronavirus chez l’être humain.

Les deux études réalisées à toute vapeur par le Dr Raoult ont été taillées en pièces : manque de données, méthodologie douteuse, cohorte trop petite pour être significative, absence de groupe-témoin…

Dans une étude, par exemple, l’un des 24 patients traités à l’hydroxychloroquine est mort, alors que trois autres se sont retrouvés aux soins intensifs. Qu’à cela ne tienne : le Dr Raoult les a écartés de son analyse !

Mettons qu’on a déjà vu plus scientifique, comme façon de procéder.

Mais au diable la rigueur et les stricts protocoles de recherche. La panique grandit et les gens veulent y croire. Ils ont besoin d’espoir. Face à l’hécatombe annoncée, le Dr Raoult a le mérite de proposer quelque chose. N’importe quoi.

À défaut de suivre les protocoles, bien des gens font le choix de suivre le prophète.

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Depuis 10 ans, Suzanne Bellefeuille prend un cocktail de médicaments, dont la chloroquine, pour lutter contre l’arthrite rhumatoïde qui l’afflige. « Je vais très bien parce que je suis à la lettre le traitement que m’a prescrit mon médecin. »

Elle est terrifiée à l’idée que ça change.

Le 27 mars, une « ordonnance collective » signée par le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, a été envoyée à tous les pharmaciens du Québec. En prévision d’une « rupture d’approvisionnement anticipée », les ordonnances de chloroquine et d’hydroxychloroquine sont désormais interrompues, sauf pour les malades les plus vulnérables.

Si le Québec prévoit une pénurie, c’est à cause de l’engouement mondial pour ces médicaments, mais aussi parce que la Chine et l’Inde, où on les fabrique, sont paralysées par le coronavirus.

L’ordonnance laisse en plan, jusqu’à nouvel ordre, 30 000 Québécois souffrant d’arthrite rhumatoïde. « L’interruption temporaire de votre médicament n’aura pas d’effet significatif sur votre état de santé », leur a-t-on assuré.

Suzanne Bellefeuille en doute. Elle craint le retour de la douleur. Elle craint les doigts qui se tordent ou le genou qui flanche, sans retour en arrière possible.

Si l’interruption dure plus que quelques semaines, c’est bien ce qui risque d’arriver, selon Michel Zummer, rhumatologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

« Le problème, c’est de savoir où sont rendus tous ces médicaments. En fait-on un usage acceptable ? Les administre-t-on sans preuve de leur efficacité à des gens infectés par la COVID-19, alors qu’on en prive d’autres malades ? »

Le Dr Zummer dénonce le « manque de transparence » des autorités sanitaires.

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Pour le Dr Didier Raoult, il y a urgence.

Il n’est plus temps de s’empêtrer dans les études cliniques. Les victimes du virus sont chaque jour plus nombreuses. Il serait immoral d’attendre avant d’administrer aux malades un traitement potentiellement salvateur.

D’accord, si ça peut sauver des vies, se résigne Francine Hébert, dont l’ordonnance a été interrompue.

Pour l’instant, c’est un gros si.

Cette étude sur la chloroquine, on ne la fait pas seulement dans des circonstances exceptionnelles, de toute urgence, « sur le tas », dit Mme Hébert. On la fait aussi, un peu, « sur le dos » des malades chroniques qui ont besoin de ce médicament pour mener une vie normale.

« J’avale la pilule… tant qu’il m’en reste encore. »