Dans l’atrium digne d’un musée de l’hôpital du Mont Sinaï de New York, dessiné par l’architecte chinois Ming Pei, les ouvriers tracent des lignes au sol avec du ruban.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Après la cafétéria, on installe déjà des centaines de nouveaux lits.

« C’est une course contre la montre, on redessine l’hôpital au complet pour absorber la vague de patients », me dit au bout du fil le docteur Ismail El-Hamamsy.

Dans l’hôpital qui compte 1200 lits en temps normal, déjà 600 sont occupés par des malades du coronavirus.

Un infirmier de l’hôpital vient de mourir de la maladie.

Il avait une quarantaine d’années.

« Près de la moitié des patients ont moins de 50 ans, il faut se méfier de l’idée selon laquelle ce n’est dangereux que pour les personnes âgées. Vous comprenez que le niveau d’anxiété est très élevé ici. »

Le Dr El-Hamamsy, formé puis qui a enseigné à l’Université de Montréal, a acquis une réputation internationale à l’Institut de cardiologie de Montréal avant de déménager à New York pour travailler dans ce qui est l’un des plus anciens et des plus grands centres universitaires aux États-Unis.

Il est donc à l’épicentre de la pire éclosion au monde de COVID-19 en ce moment.

PHOTO FOURNIE PAR ISMAIL EL-HAMAMSY

Le Dr Ismail El-Hamamsy

C’est en relisant mes notes que le contraste entre la gravité de la situation qu’il décrit et le calme apparent, voire la sérénité du chirurgien m’a frappé.

« On n’a rien vu encore. L’eau commence à peine à monter, ici. La vague s’en vient. J’ai parlé personnellement avec des collègues italiens. C’est vrai, ce qu’on raconte : ils enlèvent des masques à oxygène à des patients pour les donner à ceux qui ont le plus de chances de survivre. Ils doivent décider qui meurt. Ils suivent un algorithme qui tient compte de l’âge, des autres maladies et de l’état du patient… »

Et ils choisissent qui mourra par manque d’air. Sous leurs yeux. Et seul, puisque personne n’est admis dans les hôpitaux.

« C’est des choix que jamais ils n’avaient pensé faire, et que j’espère ne pas avoir à faire… »

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Dans un monde de médecine riche, où rien ne manque jamais, tout est maintenant compté, rationné. Des cinq ou six masques par jour qu’on jetait avec insouciance, on passe à un, qui devient précieux.

Ce super-spécialiste du cœur a perfectionné des techniques d’opération de reconstruction de la valve aortique. Il incarne parfaitement la médecine ultra-pointue de notre époque. Mais les prochaines semaines lui feront revenir « à la base du serment d’Hippocrate ». Et à faire une médecine d’urgence, pour ne pas dire de guerre, comme il n’aurait jamais pensé en faire, où il risque d’être médecin généraliste, infirmier et préposé. Il se met déjà à jour dans d’autres champs de la médecine.

« Il faut faire en sorte que le personnel médical actuellement le mieux placé pour traiter ces malades ne tombe pas au combat. On a beau monter des milliers de lits [l’armée vient d’en installer dans un centre de congrès], il faut des infirmières, des inhalothérapeutes, des médecins, des gens pour nettoyer… »

Le roulement risque d’être élevé, le virus est « traître et intelligent », il rend les gens contagieux plusieurs jours avant de déclencher des symptômes et, déjà, on déplore le manque de moyens de se protéger.

Il se désole d’ailleurs du degré d’impréparation actuel.

« Les Chinois n’ont eu aucun avertissement, ils ont dû improviser complètement. Nous avons eu trois mois pour nous préparer et nous sommes totalement pris au dépourvu. Et ce sera peut-être dix fois pire. Personne n’aurait eu le courage politique de dire à 10 millions de personnes dans une ville de cesser de bouger. »

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« Je suis relativement optimiste et plus encouragé pour le Québec », dit-il toutefois.

« Premièrement, le fait que le Canada a un système de santé universel est un facteur énorme. Ici, plus de 10 % de la population n’a aucune forme d’assurance maladie. Même si les gens ont des symptômes, ils ne peuvent pas se permettre de se faire tester ou de consulter ; ils risquent de se retrouver avec une facture de plusieurs milliers de dollars. Tous les gens en situation irrégulière ont également peur de se faire repérer et de risquer l’expulsion.

« Deuxièmement, il y a une unité de parole au Canada : les messages politiques sont cohérents, et on ne tente pas de politiser les enjeux médicaux. Ici, les décisions changent non seulement d’un État à l’autre, mais d’un comté à l’autre, où l’un ferme ses commerces, et le voisin, non. Les mesures ne sont pas claires, et ça va dans toutes les directions. Les jeux politiques sont incessants.

« Pour finir, la plus faible densité de population et, je crois, un niveau de civisme élevé au Canada aident à ralentir la propagation. »

S’ajoute à cela une compétition entre États pour acquérir le matériel, ce qui crée une hausse des prix catastrophique. On a parlé de compétition entre hôpitaux, mais d’après lui, les efforts dans les villes sont coordonnés.

Inversement, la capacité financière et logistique américaine est inégalée. « L’armée américaine peut construire des hôpitaux rapidement. » Si le prix des masques passe de 58 cents à 7,50 $, comme a dénoncé le gouverneur Andrew Cuomo, les provinces canadiennes ne seront pas dans le coup contre la Californie, la Floride ou New York.

Et, par ailleurs, notre système souffre déjà d’une pénurie d’infirmières. Même si beaucoup sont revenues au travail, qu’arrive-t-il quand elles tombent malades ? On sera devant des choix de mise à l’écart déchirants, s’il venait à manquer de bras.

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Et se retrouver à New York en attendant la vague ?

« Sur le plan personnel, c’est inquiétant, mais sur le plan médical, c’est exaltant. On sent qu’on peut faire des choses pour sauver des vies. Je vais être au milieu de l’ouragan et, tôt ou tard, on sera tous au front, l’un des plus gros aux États-Unis. »

Il se souvient de l’Institut de cardiologie de Montréal, de ces moments où un patient est en danger et qu’on déclenche le « code ». Tout le monde abandonne ses tâches, tout le monde se retrousse les manches ; plus rien ne compte d’autre que de sauver cette vie.

« En ce moment, on sent ça venir ; le niveau de stress est celui-là.

« Quand je parle à mes collègues en Italie, je sens leur énorme détresse. Mais je vois surtout leur détermination à retourner au combat chaque matin. C’est assez remarquable.

« C’est une grande leçon d’humilité. Mais aussi une leçon d’humanité. »