En temps de crise, la loi de l’offre et la demande peut mener à des aberrations.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

La semaine dernière, après avoir vidé les tablettes des commerces, certains revendeurs ont fait des profits astronomiques en offrant sur le web des pots de Purell à 70 $, avant qu’Amazon interdise la vente de produits reliés à la COVID-19 à prix gonflés.

Suivant une logique semblable, les prix des billets d’avion se sont envolés depuis qu’Ottawa a recommandé à tous les Canadiens qui sont présentement à l’étranger de rentrer au pays, pendant que cela est encore possible.

Dans la crainte que les frontières soient fermées, les voyageurs se précipitent pour rentrer au bercail.

« La difficulté la plus importante, c’est de rejoindre les transporteurs aériens parce que leurs centres d’appels débordent. Même pour nous, en agences de voyages, on peut attendre quatre heures pour avoir la ligne », avoue André Desmarais, président pour le Québec de l’Association canadienne des agences de voyages.

Et parfois, il n’y a pas de réponse du tout…

Incapable de modifier leur vol, les clients coincés à l’étranger n’ont alors d’autre choix que de réserver un nouveau billet pour assurer leur retour. Mais le manque de sièges crée un embouteillage…

Vous voulez revenir de Nice aujourd’hui ? Air Canada demande 3353 $ pour un simple vol de retour. C’est trois fois plus que le tarif d’un aller simple de Montréal vers Nice qui coûte 1152 $.

Vous souhaitez rentrer de Londres demain ? Air Transat vous fera payer 2639 $ pour vous ramener à Montréal, soit sept fois le prix d’un aller simple dans la direction inverse qui se détaille à 365 $.

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« Ce ne sont pas de bonnes pratiques. Ils profitent de la situation », dénonce Pierre Girardin, qui vient de rentrer prématurément de la Thaïlande où il passait l’hiver.

À la fin de février, Air Canada a annulé son vol de retour qui passait par la Chine, où l’épidémie est née. Le courriel ne précisait aucune solution de rechange, ne donnait aucun détail sur les modalités de remboursement.

« J’ai décidé de revenir le 12 mars, un mois plus tôt, avant que les possibilités de retour soient réduites à néant », raconte M. Girardin, qui a tenté au moins 15 fois de joindre le transporteur. Il a passé des heures en attente sur la ligne. En vain.

Il faut dire que cette épidémie survient à un bien mauvais moment pour Air Canada, qui éprouve des difficultés avec l’implantation de son nouveau système de réservation. Avec le coronavirus, c’est la tempête parfaite.

Chanceux dans sa malchance, M. Girardin a finalement réussi à réserver un vol de retour, avec deux escales, en utilisant 45 000 points Aéroplan, soit exactement la moitié de ce que lui avait coûté sa réservation initiale pour le vol aller-retour. Bref, pas de surcharge, pas de prix gonflé.

Autrement, un billet lui aurait coûté près de 2000 $, selon ses recherches. « Si je n’avais pas eu des [points] Aéroplan en banque, dit-il, il aurait fallu que je débourse énormément d’argent pour un billet retour avec beaucoup d’incertitude quant au remboursement. »

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Si le prix des billets d’avion a bondi, c’est que « les transporteurs aériens ont des systèmes de tarification dynamique extrêmement sophistiqués qui ajustent les prix en fonction de la demande, de la période », explique Paul Arseneault, de la Chaire de tourisme Transat de l’ESG UQAM.

Ces systèmes ont réagi à la forte demande de dernière minute, comme ils le font dans d’autres périodes de pointe : le temps des Fêtes, les vacances scolaires, etc.

Mais en ce moment, la situation est différente. À Noël ou durant la relâche, rien ne force les vacanciers à partir sur un coup de tête. Ici, l’urgence sanitaire leur impose de rentrer chez eux au plus vite.

N’en déplaise aux inconditionnels du libre marché, dans une situation d’urgence, les acheteurs n’ont aucune liberté. Ils agissent sous la contrainte. Il devient alors immoral de tirer profit du malheur des gens en se cachant derrière la loi de l’offre et la demande.

En Floride, où il existe une loi contre les prix abusifs, le procureur général a reçu plus de 2000 plaintes après le passage de l’ouragan Charley qui a causé des dommages de 11 milliards de dollars en 2004. Un hôtel a d’ailleurs été condamné à verser 70 000 $ d’amendes et de remboursements pour avoir appliqué des tarifs abusifs, raconte le professeur de Harvard Michael Sandel dans son ouvrage intitulé Justice.

Alors même si les transporteurs aériens traversent eux-mêmes une période d’extrême turbulence qui leur fera certainement perdre des milliards, ils ne peuvent pas laisser leurs algorithmes faire bondir les prix comme si tout était normal.

Heureusement, Air Canada a mis en place des mesures pour stabiliser les prix des billets pour les Canadiens qui reviennent d’Europe. « Des mesures similaires seront mises en place aussi pour l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud ainsi que les Caraïbes », a indiqué la porte-parole du transporteur, Pascale Déry, à ma collègue Mayssa Ferah.

Tant mieux, tant mieux. Espérons que les autres fassent de même.