Le trio santé de l’État composé de François Legault, Danielle McCann et Horacio Arruda a encore une fois démontré sa lucidité et son sérieux, dimanche après-midi.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Dans leur point de presse quotidien, le premier ministre, la ministre de la Santé et le directeur de la santé publique ont allongé dimanche la liste de ce qui est désormais interdit, fermé ou annulé.

Les bars, les gyms, les piscines, les cinémas, les bibliothèques et les stations de ski sont donc frappés par un ordre de fermeture. Idem pour les cabanes à sucre, symbole printanier québécois par excellence. Les restaurants restent ouverts, mais doivent fonctionner à 50 % de leur capacité réelle pour laisser de la distance entre les clients.

C’est ce qui a retenu l’attention, dimanche : le Québec fonctionne au ralenti, au nom de la distanciation sociale, seule arme efficace pour empêcher un pic d’hospitalisations qui pourrait s’avérer catastrophique pour les hôpitaux.

Mais la grosse nouvelle de la journée de dimanche était ailleurs, si vous me permettez : le Québec a annoncé le plus grand bond de cas confirmés en 24 heures, 15 nouveaux cas (total de 39). Même chose en Ontario : 43 nouveaux cas (total de 146).

Au Canada, c’est donc 325 cas confirmés de malades de la COVID-19.

Mais il y en a beaucoup plus, dans les faits.

Il y en a fort probablement 27 fois plus, s’il faut se fier à « Coronavirus : Why You Must Act Now », un article traduit en plusieurs langues et vu plus de 28 millions de fois ces derniers jours sur le site Medium.com.

L’auteur, Tomas Pueyo, a décortiqué les statistiques disponibles à ce jour à propos de l’épidémie de coronavirus, notamment en Chine et en Italie. Il rappelle ce qui devrait être une évidence : un cas déclaré de personne infectée à la COVID-19 n’est que la pointe de l’iceberg des cas réels.

En analysant les leçons de l’expérience chinoise, Pueyo en arrive à cette conclusion : avant que l’épidémie ne soit contenue dans la ville de Wuhan, on sait maintenant avec l’avantage du recul qu’un cas officiel en cachait… 27.

Au Canada, si on fait la même extrapolation, cela signifie que ces 325 cas officiels en cachent près de 8800. Au Québec, ce serait donc 1053 personnes qui sont atteintes du coronavirus. Elles ne sont pas forcément « malades », au sens propre, on le sait. Mais elles sont forcément contagieuses.

L’article de Pueyo plaide, sources à l’appui, pour une action hyper vigoureuse des États qui souhaitent endiguer la progression de la COVID-19 afin d’aplatir la proverbiale « courbe » qui pourrait submerger nos hôpitaux. Il rappelle que ce qui a endigué l’épidémie dans la ville de Wuhan fut entre autres sa sévère mise en quarantaine : 12 jours plus tard, le nombre de cas officiels commençait à baisser.

La mise en quarantaine chinoise fut, on le sait, rigoureusement appliquée. Essentiellement, les résidants avaient ordre de rester à la maison, point. Vivre en dictature a ses avantages…

Même si notre liste des interdictions, fermetures ou annulations est sans précédent, la distanciation sociale made in Quebec n’a pas d’équivalence avec celle imposée par la Chine.

Et c’est au cœur du constat de Tomas Pueyo : quand la Chine avait des taux de contagion qui sont aujourd’hui ceux des États-Unis, de l’Espagne, de la France, de l’Iran, de l’Allemagne, du Japon, des Pays-Bas, du Danemark, de la Suède ou de la Suisse, Wuhan était déjà cadenassé, en quarantaine rigoureusement appliquée.

Espérons que les mesures musclées prises par le gouvernement Legault vont limiter la percée du virus : l’État québécois n’a pas attendu des bilans catastrophiques avant d’agir.

Les frontières

On a vu l’agacement du premier ministre Legault dimanche quand il s’est fait demander pourquoi son homologue canadien refusait de cadenasser les frontières du Canada.

Il y a quelque chose de consternant à lire que des voyageurs en provenance de partout, même d’Italie, par exemple, épicentre de la pandémie en Europe, débarquent dans nos aéroports sans problème, alors qu’on martèle aux citoyens de se mettre en quarantaine pendant deux semaines.

Les frontières, les aéroports, c’est Ottawa. C’est fédéral. C’est un peu court de dire que « la science dit » pour justifier de ne pas toucher aux frontières : plus on en apprend sur ce virus, plus on apprend qu’on en a beaucoup à apprendre.

Je regarde les chiffres de contagion qui montent au Canada et au Québec et je constate que le mal est déjà là, en nous et parmi nous, ramené ici par des gens de chez nous, bien évidemment à leur insu. Fermer les frontières internationales ne va pas empêcher le virus de s’implanter. C’est déjà fait.

Mais dans un scénario catastrophe à l’italienne — nouveau record de morts en 24 heures entre samedi et dimanche — où on manquerait de lits dans nos hôpitaux, peut-on éviter d’avoir à hospitaliser un touriste albanais devenu malade ici ?

Et puis, pourquoi risquer de laisser entrer un porteur du virus de plus ? Au nom de quoi, dans l’état actuel des choses ?

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J’ai déjà souligné à quel point, Ottawa, dans ce pays, c’est « loin ». Je mets loin entre guillemets, exprès. Même si vous êtes à Rigaud, Ottawa, c’est loin : je ne parle pas de distance géographique.

Le fédéral est loin de la vie des gens. L’essentiel des services de proximité dans ce pays — les hôpitaux, les écoles, les routes, les services de garde, les centres pour personnes âgées, etc. — relèvent des provinces.

Dans la mise en quarantaine au ralenti de la vie du Canada, ce sont les provinces qui sont à l’avant-plan, et c’est normal de voir les PM provinciaux sur les tribunes pour expliquer les décisions difficiles.

Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place pour le fédéral, qu’il n’y a pas de place pour le premier ministre du Canada. Il y en a, à plusieurs chapitres, comme les frontières, mais pas seulement les frontières.

On comprend que Justin Trudeau soit en quarantaine volontaire. Reste qu’Ottawa, dans la crise actuelle, semble aussi loin du plancher des vaches qu’à son exaspérante habitude. Or, le leadership, c’est aussi affaire de perception, c’est par exemple occuper l’espace. Le gouvernement du Québec, présentement, avec son trio santé, occupe l’espace. Le PM Legault est là, chaque jour, à parler, expliquer, rassurer et répondre aux questions.

L’absence de leadership de M. Trudeau est tel que la mairesse Plante, elle, a décidé hier qu’il fallait littéralement entrer dans l’aéroport de Montréal pour agir là où le fédéral n’agit pas. Le municipal qui fait le travail du fédéral : parce que nous sommes en 2020...

LES SOIGNANTS

Dans ma chronique de samedi, j’ai remercié les médecins, les infirmières, les préposés aux bénéficiaires (et les réceptionnistes-téléphonistes) qui œuvrent dans les hôpitaux et cliniques, à l’aube d’une guerre de tranchées pénible qui s’annonce contre la COVID-19.

Plein de monde m’a écrit pour me dire, oui, très bien, merci, mais vous avez oublié…

Les inhalothérapeutes !

Les infirmiers auxiliaires !

Les préposées à l’entretien ménager !

Les technologistes médicaux !

Les pharmaciens, les pharmaciennes !

J’en ai oublié, mea culpa… Mais merci à tous ceux qui seront au front si nous ne réussissons pas à aplatir cette foutue courbe et si nos hôpitaux deviennent des champs de bataille à l’italienne.