Quand la crise de l’Ebola a éclaté, Réal Barrette était chef des urgences à l’hôpital Notre-Dame, à Montréal. C’est là qu’on envoyait tous les cas « suspects ».

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Le médecin a vécu aussi la crise du virus H1N1.

Aujourd’hui, il est à la tête de cinq cliniques de médecine familiale.

C’est-à-dire la première ligne médicale. Là où les gens vont avant d’aller se faire tester « pour vrai » à l’Hôtel-Dieu.

Et il a quelques messages pour nous.

Premièrement, il faut aider les gens qui nous soignent, sinon on ne s’en sortira pas. 

Comment ?

En étant honnêtes.

« C’est crucial que les gens nous disent la vérité dès qu’ils arrivent dans une clinique », me dit-il au téléphone, entre deux rendez-vous. « On voit souvent des gens qui ne disent pas tous leurs symptômes aux infirmières lors du tri, ou qui ne veulent pas dire qu’ils sont allés à l’étranger. Peut-être parce qu’ils ne veulent pas être isolés devant les autres. Ou parce qu’ils ne croient pas que c’est des informations importantes. Et c’est seulement dans le cabinet du médecin qu’ils le disent. »

Mais s’ils sont porteurs du virus, ils ont mis en danger : 

1) l’infirmière du tri ;

2) les gens dans la salle d’attente ;

3) le médecin.

Donc, non seulement il y a risque de propagation, mais il y a aussi risque de rendre malades ceux qui sont là pour soigner tout le monde.

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Car en examinant comment ça se passe dans ses cliniques, on devine que la chaîne est fragile.

D’abord, le patient rencontre l’infirmière du tri. Fait-il de la température ? A-t-il voyagé ?

S’il répond à certains critères, on l’envoie se laver les mains tout de suite. On lui met un masque. Et on l’isole dans un local à part. Le masque, c’est pour qu’il ne projette pas de gouttelettes vers le personnel ou les autres patients, vous l’aurez compris.

À cette étape, on évalue son état général, en restant à deux mètres du patient. A-t-il l’air bien ou pas ?

« Moi, un bébé entre dans mon bureau et en 10 secondes je peux vous dire s’il est bien ou pas. »

S’il est mal en point, on le dirige vers un hôpital. Les autres n’ont pas besoin d’aller aux urgences. Ils sont renvoyés chez eux.

Pour faire un vrai test de COVID-19, il faut prendre un rendez-vous en composant le 811. Bientôt, les cliniques pourront inscrire des patients.

Il y en a qui ne prennent pas ça au sérieux, ne nous disent pas qu’ils toussent, et c’est seulement dans le bureau qu’ils nous disent les vraies affaires. Ça veut dire qu’ils ont mis en danger plein de gens.

Le Dr Réal Barrette 

On a vu des médecins chinois mourir de la COVID-19.

« Vous êtes en contact direct avec les patients, vous n’avez pas peur de l’attraper ?

— J’ai eu l’influenza deux fois, et les deux fois, je l’ai eu de mes enfants, même si j’étais aux urgences des heures par mois. Notre seule défense comme travailleurs dans le domaine de la santé, c’est le protocole. »

Et il faut agir avec une discipline militaire.

On n’a pas le choix.

Ça veut dire procéder avec une extrême rigueur.

Ça veut dire suivre à la lettre la procédure que je viens de décrire. Et ça veut dire que les tests ne sont pas faits en clinique.

Ils sont faits en ce moment dans des lieux désignés, par des gens protégés totalement, masque, visière, vêtements, gants, qui entrent un coton-tige dans les voies respiratoires.

Il va falloir faire grossir les effectifs de dépistage. Éventuellement, il y aura peut-être comme ailleurs dans le monde des tests à domicile, faits par des infirmières équipées et protégées.

Mais en tout état de cause, sur la ligne de front, les patients doivent être totalement transparents, pour être triés comme il faut. Et ne pas faire tomber les bataillons déjà épuisés.

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Et les fameux masques N95 ?

Fausse rassurance, dit le Dr Barrette.

Ces masques doivent être ajustés individuellement. Et l’exercice n’est pas simple.

« On vous fait sentir une odeur très forte et c’est seulement quand vous ne la sentez plus qu’on sait qu’il est bien ajusté. Mais même ceux qui ont un tel masque doivent le faire ajuster tous les deux ans. Notre visage change continuellement, n’en déplaise aux amateurs de botox. Le mien a cinq ans, n’est plus utilisable. Ce n’est pas pertinent en première ligne et c’est une fausse rassurance dans bien des cas », dit-il.

Ce dont on a le plus besoin, ce n’est pas des masques. C’est de l’écoute civique. C’est de la responsabilité individuelle. Sinon le réseau va se faire exposer de manière terrible.

Le Dr Réal Barrette 

Et à terme, on arrivera à la même situation que pour la « grippe saisonnière », dit-il. L’Organisation mondiale de la santé évalue que ce sera de 30 % à 70 % de la population qui sera touchée. La plupart des gens l’auront probablement, même si la majorité ne tombera pas malade. Il n’y aura pas besoin de tests systématiques. On traitera ceux qui ont des problèmes médicaux graves. Les autres feront ce que font ceux qui ont une grippe « ordinaire » : s’isoler, se reposer.

Ainsi, on ne teste pas tous les patients pour l’influenza, et certainement pas en fin de saison comme maintenant. Mais un fort pourcentage de la population porte le virus chaque année, sans pour autant développer les symptômes. Y compris les gens vaccinés, car l’efficacité du vaccin varie d’une année à l’autre et d’une personne à l’autre.

« On n’a pas de vaccin encore pour la COVID-19, mais l’occasion est bonne de rappeler l’utilité des vaccins », dit le médecin, lui-même vacciné annuellement pour l’influenza, on l’aura deviné.

On l’aura presque tous, ce virus, mais on peut et on doit tenter d’en éviter la propagation. C’est ça, le défi, en ce moment : en ralentir la progression. Ne pas faire craquer le système. Pour que ceux qui ont besoin de soutien respiratoire aient une chance d’y avoir accès.

« J’essaie de demeurer cartésien, dit Réal Barrette. Peut-être qu’avoir travaillé au temps de l’Ebola, du H1N1, m’être exposé à un certain risque, ça m’a fait faire un cheminement. Ça fait partie de notre travail. »

On a aussi le nôtre à faire…