Le site s'appelle Crazy Days and Nights. Jours et nuits de folie. Comme celles que raconte Enty. Un potineur anonyme qui reste loin des caméras, mais qui s'applique à défaire l'image lisse de Hollywood.

NATALIA WYSOCKA  LA PRESSE

«Je ne pense pas que l'Américain moyen soit conscient des règles non écrites qui gangrènent Hollywood», lance Enty au bout du fil.

Depuis 12 ans, ce potineur passionné s'applique à les révéler au grand jour en demeurant lui-même dans l'ombre. 

«Plusieurs stars pensent qu'elles sont meilleures que les autres. Mais ce n'est pas parce que quelqu'un a joué dans un film qu'il mérite un passe-droit!»

Se présentant comme «un avocat de 300 livres ayant été marié six fois et vivant dans le sous-sol de ses parents», une description floue visant à préserver l'anonymat qu'il protège jalousement, Enty - comme dans «Entertainment» - rédige des rumeurs de la Cité des anges sous forme de charades parsemées d'indices.

Depuis peu, il anime aussi un podcast du même nom que son site, où il s'intéresse aux cancans du jour et interagit avec sa communauté de commentateurs captivés.

Car ils sont nombreux à suivre Enty. Même si, au rayon des pros des rumeurs concernant les riches et célèbres, il n'est pas seul (pensons, entre autres, à Lainey Gossip et à Dlisted). S'il se distingue, c'est peut-être dans sa façon sombre, presque cynique, de voir la machine hollywoodienne.

Un site sans strass

À l'image de l'univers dont il rapporte les rumeurs, le site en question est visuellement plutôt moche. Un fond noir, un texte blanc, un simple plan de L.A., une étoile comme celle qui parsème le trottoir des célébrités. Et sur une colonne, une série de potins nommés «blind items».

Au départ, le lecteur risque d'être perdu. C'est quoi, ces histoires d'«actrice A - principalement télé au nom fait d'une allitération»? Ou de «rappeur/chanteur/gagnant/nommé A qui a eu une énorme année 2018»? 

Au fil du temps, les codes se précisent. On comprend comment décoder les lettres indiquant le degré de reconnaissance des stars. La formulation. Parfois, les énigmes restent sans réponse. D'autres fois, Enty dévoile des noms. Souvent, il cause des commotions.

Ainsi, longtemps avant la parution des enquêtes du New Yorker et du New York Times sur le producteur Harvey Weinstein, Enty rapportait des abus allégués et, selon le potineur, connus de son entourage. «Tous ceux qui n'ont pas dénoncé Harvey Weinstein sont complices! lance-t-il. Leur silence lui a permis de continuer à faire des victimes.»

Secrets et mensonges 

Certes, en matière de ragots, il ne faut surtout pas croire tout ce qu'on lit. Des fois, Enty l'échappe. Ses détracteurs s'en régalent. Il l'assume.

«Il m'arrive de me tromper. Sur une date, par exemple. Si je m'aperçois  que j'ai fait une erreur, je ne révèle pas les noms que j'avais en tête au moment de la rédaction de la rumeur.»

Sent-il qu'il fait parfois le travail que des journalistes culturels ne font pas ? À ce sujet, il est catégorique - et sans pitié. «Je ne considère pas les reporters de l'industrie du divertissement comme des journalistes.»

Il précise: «Des gars comme mon ami Umberto Gonzalez qui écrit pour The Wrap, qui découvre qui va jouer dans quel film et pour combien, il fouille. Mais ceux qui signent des portraits élogieux sans nuances dans les tabloïds sont simplement, selon moi, des porte-voix pour certains studios et relationnistes de presse.»

Celui qui a été qualifié «d'anti-Perez Hilton» se moque du reste de ces «banalités régurgitées» coiffées du titre «croustillant!».

«La plupart des gens ne veulent pas croire que leur star préférée n'est pas l'incroyable humain dépeint par les magazines vendus en épicerie», remarque-t-il, avant de rappeler le nombre de femmes qui auront dû témoigner pour faire tomber l'idole américaine Bill Cosby. «SOIXANTE.»

Justement, avec du recul, comment voit-il les mouvements #metoo et Time's Up? Il pousse un profond soupir. «J'aimerais savoir où sont passés les millions de dollars ramassés par Time's Up. Quelqu'un pourrait-il procéder à une révision comptable? Pour ce qui est de #metoo, où sont les conséquences? D'ardents défenseurs, dont Robin Wright, demandent déjà que l'on laisse une chance à Kevin Spacey. Ces mecs se comportent comme des brutes, disparaissent pendant six mois et tout leur est pardonné.»

Parlant de pardon, Enty rappelle que ce dimanche, Lady Gaga défilera sur le tapis rouge des Oscars. «Quelqu'un va-t-il lui demander pourquoi elle a enregistré un morceau avec R. Kelly en 2013? Alors qu'une vidéo de lui ayant une relation sexuelle avec une mineure de 14 ans avait déjà fait surface en 2002? Et Rami Malek, qui est nommé pour Bohemian Rhapsody, va-t-il se faire interroger au sujet de Bryan Singer? Combien de reporters sont prêts à dire "Je me fous de ne pas être invité à la soirée VIP organisée par le studio, je veux seulement obtenir une réponse à cette question des plus légitimes"? Tristement, pas assez.»

Et lui, en aura-t-il un jour assez de rester caché? «Je ne pense pas, non. Je n'ai pas besoin d'être reconnu, moi. Je suis bien dans l'ombre.»

Enty en quatre temps

Le glauque invraisemblable véritable

En parcourant le site d'Enty, il est impératif de se rappeler que toute rumeur doit être prise avec un grain de sel. Mais il ne faut pas non plus oublier que Hollywood compte son lot de lugubre. Ainsi, lorsque le blogueur a laissé sous-entendre, en 2012, que la gentille vedette (Allison Mack) d'une série célébrée au Comic Con (Smallville) fréquentait un type aux inclinations sordides (Keith Raniere) et, plus tard, qu'elle recrutait des mineures pour en faire des esclaves sexuelles et les servir en pâture à son copain gourou, les lecteurs ont cru au bluff. Puis le scandale de la secte NEXIVM a éclaté...

Méchante musique 

S'il reste évasif sur son passé, Enty confie que ses premiers contacts avec le vedettariat se sont déroulés alors qu'il était promoteur de concerts. Et que, dans la machine musicale, il a vu des choses «pires encore». «Prenez Justin Bieber. À 16 ans, il a été envoyé en tournée à travers 70 villes. Et 200 employés dépendaient de lui, l'ado, pour leur job. S'il demandait à boire, ils se jetaient tous sur lui pour lui amener des verres.» La vie de tournée pour les stars de ce calibre, selon lui, c'est donc «un gros party non réglementé destiné à faire ressortir le pire des comportements humains».

Parents pas si innocents 

Le potineur ne ménage pas certains parents de stars qui, aveuglés par le clinquant de la popularité, profitent de la vulnérabilité de leur petit prodige. «Comme ils touchent un pourcentage de ce que leur enfant gagne, ils refusent d'offusquer la star qui a pris ledit enfant sous son aile, même si son comportement est douteux, dit-il. Soudain, papa et maman vont à des fêtes, sont invités aux premières, ne doivent plus travailler de 9 à 5 à l'usine de beignes... Certains décident alors de fermer les yeux.»

Lueur dans la noirceur 

En aboutissant sur le site de Crazy Days and Nights, les lecteurs sont prévenus. «Entrez à vos propres risques.» Et il est vrai qu'une plongée dans les affres de ces rumeurs peut décourager de l'humanité. Pourtant, Enty se dit optimiste. Sous le titre de «Kindness», gentillesse, il en publie parfois des exemples. Comme lorsque son amie Dolores O'Riordan, regrettée chanteuse des Cranberries, a spontanément payé la tournée et le dîner de tous les visiteurs d'un centre commercial, leur offrant bière, bouffe et billets de show. Beau.

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Certains parents de stars sont aveuglés par le clinquant de la popularité de leur enfant.