Des financiers avides plongent l'économie mondiale dans le chaos en ruinant les classes populaires impunément: du cataclysme de 2008 ont émergé des films souvent très rentables, et des documentaires primés.

Publié le 6 sept. 2018
Carole Guirado et Luc Olinga AGENCE FRANCE-PRESSE

Les crises financières, «c'est toujours pareil, encore et encore (...) Vous et moi ne pouvons pas le maîtriser, ni l'empêcher ou même le ralentir (...) On ne fait que réagir. Et on gagne beaucoup d'argent si on a raison», résume dans un rictus un Jeremy Irons glacial dans Margin Call, où il incarne le patron d'une banque d'investissement.

Ce film, sorti en 2011, montre l'univers implacable de courtiers - interprétés notamment par Kevin Spacey, Simon Baker et Demi Moore - amenés à liquider subrepticement les actifs pourris de leur société en entraînant des faillites en chaîne afin de sauver leurs places.

Même amoralité à l'oeuvre dans The Big Short (2015) - servi également par une distribution de haut vol (Christian Bale, Steve Carrell, Ryan Gosling, Brad Pitt) - qui raconte comment la crise des subprimes fait la fortune de quelques financiers ayant anticipé la faillite du système financier.

«C'est un très bon film», estime l'investisseur Steve Eisman, qui a inspiré le personnage de Steve Carrell, lors d'un entretien avec l'AFP. «Concernant ma représentation, elle ne correspond pas à 100%, on a éliminé mon sens de l'humour et montré en permanence en colère», ajoute l'homme qui, en pariant sur l'effondrement du marché immobilier américain, a vu son portefeuille passer de 700 millions de dollars à 1,5 milliard durant la crise.

Montrer l'inavouable de la crise

Contrairement à l'emblématique Wall Street des années 80 au rythme survolté, ces oeuvres «très dialoguées» se distinguent par le calme de leurs explications et leur absence apparente de jugement, analyse Virginie Apiou, journaliste spécialiste du cinéma.

«Ce cinéma américain explore les marges, il montre des conversations et des actions qu'on ne montrerait jamais autrement. Il dévoile le cynisme parce que la transgression est là. Tout est concentré sur cette provocation, extrêmement glaçante, de dire "il y a une crise, on en profite"», commente la spécialiste, interrogée par l'AFP.

D'ailleurs, l'inavouable de la crise ne se loge pas seulement dans des bureaux feutrés aux vues époustouflantes sur gratte-ciels, il infuse aussi parmi ses victimes qui peuvent basculer du côté des charognards pour survivre, comme le dépeint 99 Homes, film indépendant de Ramin Bahrani, lauréat du Grand prix du festival de Deauville en 2015.

Procès fictif

C'est du côté des documentaires qu'on trouve des pistes sur les causes et les responsables de la crise. Le réquisitoire oscarisé Inside Job (2010), réalisé par Charles H. Ferguson, essore le spectateur en dévoilant connivences entre financiers, politiques et universitaires, conflits d'intérêts, effets domino et impunité.

Rare oeuvre européenne sur le sujet, Cleveland contre Wall Street, César du meilleur documentaire en 2011, met en scène un procès fictif entre la ville de Cleveland et les banquiers de Wall Street.

«J'ai choisi la forme du procès pour essayer de trouver une forme de vérité, même si elle est relative et mouvante, et de raconter cette histoire à Cleveland, ville icône de la crise où son ampleur a été hallucinante», explique à l'AFP le réalisateur suisse Jean-Stéphane Bron.

Le documentaire «s'est substitué à ce qui aurait dû se passer dans la réalité. Dans ce sens-là, le cinéma joue presque un rôle, il a fait justice», estime M. Bron.

Des films rentables et primés

De dimension mondiale, la crise de 2008 aura inspiré essentiellement des réalisateurs américains. En Europe, elle se retrouve par ricochet dans le cinéma social, souligne le critique Aurélien Ferenczi auprès de l'AFP.

«Individuellement, quelques cinéastes se sont sentis la responsabilité de traiter ce sujet», estime-t-il, «le cinéma montre le monde et la crise est l'évènement qui, pour beaucoup, a ouvert les yeux sur les dérives de l'ultra-libéralisme».

Un dramaturge italien, Stefano Massini, s'est aussi saisi de l'histoire des Lehman, depuis l'arrivée aux États-Unis au milieu du XIXe siècle de trois frères, juifs bavarois, dont la petite échoppe de textile se développera jusqu'à devenir une des premières adresses de Wall Street.

Créée à Paris en 2013, puis jouée en Italie, sa pièce est actuellement montrée à Londres, dans une mise en scène de Sam Mendès, également cinéaste (Americain Beauty), acclamée par la critique.

Commercialement, la majorité des productions hollywoodiennes sur la crise ont été lucratives. Margin Call a rapporté plus de cinq fois son budget initial (19,5 millions de recettes pour 3,5 millions de dollars de budget, données IMdb), quand la mise initiale de The Big Short a été quasiment quintuplée (133,3 millions de dollars de recettes, 28 millions de budget). Elles ont sinon remporté un succès critique comme 99 Homes, qui a raflé pas moins de 12 prix.