Stéphanie Lapointe LA PRESSE

Les rues bondées de gens. Les filles qui portent des lunettes de soleil à la Marylin Monroe et qui ont de jolis souliers agencés à leur sac à main. La musique qui fait boom-boom et qui s’échappe des voitures. Les gens pressés de voir le feu de circulation changer du rouge au vert. Les allées d’épicerie tellement gonflées de produits et de slogans accrocheurs qu’on les croirait capables de nous avaler au passage.

Je quitte le Rwanda pour la France. Quelques heures à peine après mon départ de Kigali, je suis dans un taxi et le chauffeur parisien me demande froidement où je veux me rendre. Je regarde sur le petit bout de papier en boule que j’ai depuis des heures entre les doigts et je dis : «123, rue des Champs Élysés». C’est le seul endroit que je connaisse et je crois bien que mon gérant m’y attend.

On m’avait dit.

C’est un choc de rentrer.

Je suis impressionnée par l’allure de la ville.

Tout est charmant. Tellement parfait.

Comme dans les films.

Je marche en gardant la tête vers le haut, les yeux rivés au ciel. 

Je me dis que c’est étrange. Les mêmes nuages blancs. Cette grosse boule jaune qui vient et qui part. Réglée au quart de tour. Tout est réglé au quart de tour, mais rien ne semble fonctionner d’où je me trouve. L’écart est trop grand, sans demi-mesure. Sans juste milieu.

Heureusement, je fais à Paris la connaissance de gens très gentils. Ils me donnent le goût de regarder autre chose que le ciel.

Mais je garde tout de même à l’intérieur les images de mon passage au Soudan et au Rwanda, comme des petits films qui me traversent l’esprit à n’importe quel moment. J’ai le sentiment que si j’en parle trop, elles pourraient s’envoler, comme un trop plein de couleurs qui se mélangent et finissent par ne donner que du foncé. Sans nuance. Sans lumière.

Ce voyage était pour nous une première étape vers notre projet principal, celui du long-métrage documentaire. Au terme de cette première aventure de tournage, nous savons que le film que nous avions en tête avant de nous rendre au Darfour ne sera plus le même. Nous devrons adapter notre projet à la réalité que nous avons pu observer sur le terrain.

Mais plus que jamais nous avons envie d’y retourner. Aller une fois de plus à la rencontre des Darfouris, afin de les écouter nous raconter eux-mêmes un chapitre de leur vie.

Les gens que je rencontre me demandent souvent : «Et puis le Darfour. C’est comment?» Et bien, je ne sais pas.

J’ajoute : «Je connais une personne qui s’appelle Awa. Elle habite au Nord Darfour. Elle est forte comme un chêne. Je connais aussi une petite fille qui s’appelle Halima. Elle a une voix d’ange mais le coeur un peu abîmé. Elle ne parle pas souvent. Je peux aussi vous parler d’Ali ! Ali est un super bon joueur de foot. Il s’exerce dans le Wadi tout près de chez sa grand-mère. L’étendue d’eau disparaît après la saison des pluies et c’est l’endroit qu’il préfère au coeur de sa ville. Ali cherche sa mère. Il ne l’a pas revue depuis son enrôlement dans un groupe armé après l’attaque de son village, en 2003. Le Darfour est immense. Une grande mer de sable qui nous rappelle à quel point nous sommes petits et vulnérables. Le Darfour est mystérieux. On y entend des tas d’histoires. Des histoires qui se déroulent souvent dans l’anonymat et l’éloignement. Et malheureusement dans le silence.»

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Pour en savoir plus : www.unicef.ca