Lorsqu'on lui demande quelle est la constante entre ses films, le cinéaste franco-américain Marcel Ophuls répond «la subjectivité».

Publié le 16 nov. 2013
André Duchesne LA PRESSE

«Il y a à Cannes une section qui s'appelle Un certain regard. Et j'y crois. Je crois avoir un certain regard, dit-il. Au cinéma, tout le monde en a un, que ce soit mon père, le grand Max Ophuls, Hitchcock ou Ernst Lubitsch.»

Son propre regard, Marcel Ophuls le porte sans compromis - mais sans amertume - sur son travail et sur le cinéma en général. À 86 ans, l'homme partage des réflexions dépouillées de tout artifice.

Du documentaire, il dira que «c'est un genre tout à fait mineur», et de son film Hôtel Terminus, qu'il n'aurait pas dû remporter l'Oscar du meilleur documentaire!

«Deux de mes films ont été en nomination aux Oscars: Hôtel Terminus et Le chagrin et la pitié. C'est ce dernier qui aurait dû remporter un Oscar, parce qu'il fait tout de même partie de l'histoire de la France, dit le cinéaste. Fritz Lang a fait du porte-à-porte chez les membres de l'Académie afin qu'ils votent pour le faire élire. Mais qui allait voir des documentaires de quatre heures et demie?»

Jusqu'au bout

La Presse a rencontré Marcel Ophuls jeudi après-midi alors qu'il arrivait à peine de Paris. Le cinéaste est à Montréal à l'occasion des

16es Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), qui lui consacrent une rétrospective.

Et pour cause! Dans l'histoire du cinéma du XXe siècle, Ophuls défend une oeuvre qui commande le respect. À travers une douzaine de documentaires, il a traité de thèmes majeurs, dont le bourreau Klaus Barbie (Hôtel Terminus), le mur de Berlin (November Days), le Viêtnam (La moisson de My Lai), l'Irlande du Nord (A Sense of Loss).

Son film Le chagrin et la pitié a déboulonné le mythe patriotique des Français résistants sous l'Occupation. Sorti en 1969, le film a fait scandale et a été interdit de diffusion pendant plus d'une décennie. «Aujourd'hui, si je n'ai pas la Légion d'honneur, c'est parce que Simone Veil le déteste», tranche Ophuls.

Ses premiers films ont été des comédies. L'une d'elles, Peau de banane, avec Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo, a bien marché, assure l'auteur. Une autre, Faites vos jeux, mesdames, avec Eddie Constantine, a été un échec.

C'est une des raisons qui l'ont conduit au documentaire. Il fallait travailler. Marcel Ophuls ne cache pas qu'une partie de ses films sont des commandes, et d'autres, des projets personnels. Il préfère bien sûr ces derniers. Et il n'a pas terminé son travail.

«J'entends continuer jusqu'à la fin», lance-t-il avec assurance au début de l'entrevue. Plus tard, il énumérera plusieurs projets de films et de pièces de théâtre qu'il souhaite réaliser. Dont un film sur Ernst Lubitsch, avec Dustin Hoffman et Jeanne Moreau.

D'ici là, M. Ophuls est aux RIDM toute la semaine, pour son grand plaisir. Car, voyez-vous, il aime les rétrospectives. «Parfois, je dors mal. Je me dis que je n'ai pas fait assez de films. Avoir une rétrospective, être applaudi, ça rassure un peu.»

La rétrospective consacrée à Marcel Ophuls a lieu tout au long des RIDM. Dimanche, le cinéaste sera à la Cinémathèque à compter de 15h pour un tête-à-tête avec John Friedman, le producteur de son film Hôtel Terminus.

Une rétrospective complète et complexe

La rétrospective consacrée au cinéaste Marcel Ophuls constitue un des moments forts de ces 16es Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Mais pour arriver à rassembler les 11 films constituant son oeuvre, la directrice de la programmation Charlotte Selb a travaillé avec acharnement. Elle évoque ici cette aventure.

Pourquoi cette rétrospective?

R Marcel Ophuls est arrivé avec la nouvelle vague et il en est un des derniers représentants. François Truffaut était son meilleur ami et l'a aidé à diffuser ses films dans les salles Art et Essai. L'idée de la rétrospective est venue l'an dernier. À l'occasion des 15 ans des RIDM, nous avions demandé à 15 réalisateurs de nous faire découvrir leurs documentaires préférés. Frédéric Wiseman avait proposé Hôtel Terminus, Oscar du meilleur documentaire en 1989.

Parlez-nous de votre propre rencontre avec son oeuvre.

R Elle est récente. Bien sûr, j'étais au courant de son travail, très important en France. Des films comme Le chagrin et la pitié sont majeurs dans la filmographie française. Mais comme l'ensemble de ses films est difficile à trouver, j'en ai découvert plusieurs récemment.

Il a donc été difficile de monter la rétrospective?

R Extrêmement difficile. C'est la rétrospective qui m'a donné le plus de difficultés depuis que je suis aux RIDM [11 ans]. Par exemple, la copie 35 mm d'Hôtel Terminus nous arrive directement des archives des Oscars. D'ordinaire, l'Académie ne laisse pas sortir ses films, mais, comme Marcel Ophuls sera à Montréal, ils ont accepté de la prêter. Et ça, ce fut le film le plus facile à avoir. Dans plusieurs cas, je devais trouver des copies du film ou encore les ayants droit.

Quelle est la constante entre ses films?

R L'humour [rires]. Ophuls a fait du documentaire historique sur des sujets durs: le nazisme, l'Occupation, l'Irlande du Nord, le mur de Berlin, le Viêtnam. Mais dans l'approche, il a un style bien à lui. D'abord, il maîtrise l'art de l'entrevue et pose des questions qui dérangent. Et dans son montage, il a le sens de l'ironie. Il va vous parler de choses très graves et mettra soudainement des scènes de comédies musicales d'Hollywood tournées à la même époque que le sujet principal.

Quelles seront les activités de M. Ophuls aux RIDM?

R Essentiellement, il accompagne ses films lors des projections et les présente. Afin de célébrer les 25 ans de la sortie d'Hôtel Terminus, il participe à une discussion [demain 15h à la Cinémathèque québécoise] avec son producteur John Friedman, qu'il n'a pas vu depuis longtemps.