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Renée Beaulieu: montrer ce dont on ne parle jamais

Lancé au festival de Toronto, puis présenté au Festival du nouveau cinéma de Montréal, le deuxième long métrage de Renée Beaulieu, au titre provocant, est sorti vendredi dans un circuit de huit salles au Québec. Conversation avec une cinéaste déterminée.

Y a-t-il un élément déclencheur particulier qui vous a poussée à écrire l'histoire d'une chercheuse scientifique dont les aventures sexuelles servent à une nouvelle recherche pour distinguer l'amour et le désir?

Une première version du scénario a été déposée en 2011 et je sentais déjà quelque chose bouillonner. Je dois dire que ma conscience du manque d'équité entre les femmes et les hommes est venue sur le tard, car ayant d'abord évolué dans le monde pharmaceutique, où le rapport est très équitable, j'ai été confrontée à cette réalité seulement en arrivant dans le monde du cinéma. Le point de vue des hommes est très légitime, bien sûr, mais celui des femmes y est pratiquement absent. Dès qu'on aborde la question de la sexualité féminine, que ce soit dans la vie ou au cinéma, tout devient très sensible. J'ai écrit le scénario de ce film avec une ferme volonté de mettre sur la table une réalité qui existe, mais dont on ne parle jamais. Avec l'envie de provoquer quelque chose.

Avez-vous le sentiment que la sexualité féminine constitue encore un sujet tabou? Même en 2018?

C'est un énorme tabou. Je n'ai rien inventé, j'ai seulement viré ma caméra de bord. Je dirais même que le tabou persiste envers la sexualité, point. La société est construite autour du couple fidèle, peu importe l'orientation. Avec ce concept vient l'idée que l'amour et la sexualité sont forcément liés et très peu de gens remettent en question ce modèle-là. Et puis, dans toute la discussion sur le consentement, on sous-entend toujours que ça revient à la femme. Or, les deux partenaires doivent consentir. Et si ça adonne qu'un gars est non consentant, on va se demander quel est son problème. J'ai voulu montrer une femme libre à l'écran, qui baise et qui aime ça. On ne voit pas ça si souvent.

Comment représenter la sexualité de façon très franche sans tomber dans l'exploitation ou la pornographie?

J'avais ce désir d'aller dans la représentation graphique. Évidemment, écrire est une chose, tourner en est une autre. Mais il était clair que je m'en allais là, car je me disais qu'il fallait aller loin. Quand il n'y a pas d'exploitation, la ligne se trace toute seule. Mon unique but était de montrer à quoi ça ressemble. Je me suis fait dire que la suggestion est parfois plus forte, mais à mon sens, non. Pas dans ce cas-ci, en tout cas. Tu ne peux pas aller dans la demi-mesure. Nous avons tourné les scènes de sexualité à plateau fermé, même si nous étions déjà une très petite équipe. Le jour où tu tournes ce genre de scènes, tu sens qu'il y a quelque chose dans l'air de plus sensible. On dirait que tout le monde fait preuve d'une plus grande délicatesse encore, comme totalement investis et impliqués dans l'affaire. Pour les acteurs, Brigitte [Poupart] surtout, c'était beaucoup plus engageant. Mais nous avons tous eu un travail de désinhibition à faire. Il fallait que tout le monde soit à l'aise. 

Comment en êtes-vous venue à la réalisation?

Le virage vers la réalisation s'est fait assez difficilement. L'écriture est mon premier amour. Je suis entrée à l'INIS en scénarisation en 2000. J'ai écrit un scénario, Le ring [porté à l'écran en 2007 par Anaïs Barbeau-Lavalette]. Tout s'est très bien déroulé, mais j'ai quand même trouvé ça un peu compliqué sur le plan personnel. J'ai trouvé difficile de travailler sur un script pendant près de quatre ans et de le donner ensuite à quelqu'un, même si Anaïs a fait un très beau film. Je ne dis pas que j'en aurais fait un meilleur, là n'est pas la question, mais je savais que ce serait la dernière fois. Pour Le garagiste, on m'a souvent dit que le scénario était bon et que je devrais céder la réalisation à quelqu'un d'autre, mais j'ai refusé, quitte à perdre du financement. Je peux réaliser sans avoir scénarisé, mais le contraire, non.

Avez-vous eu le soutien des institutions pour Les salopes ou le sucre naturel de la peau?

Téléfilm Canada seulement. Et le film a été fait avec un budget de moins de 1 million de dollars. Nous n'avons rien eu de la SODEC, ni à l'étape de l'écriture, ni en production, ni en postproduction. On m'a expliqué que le film portait flanc à trop de controverses. Je peux évidemment questionner cette évaluation comme cinéphile, comme citoyenne aussi, mais je me suis juré de ne pas céder à l'amertume. Tout ça fait partie du jeu. Des refus, j'en aurai sans doute plein d'autres. Et je ne suis pas la seule.

Avez-vous le sentiment d'avoir fait un film courageux?

Oui. J'étais clairement hors de ma zone de confort. Plus d'une fois, je me suis demandé pourquoi je m'obstinais à tourner ce long métrage. Mais il y a un autre film qui m'a donné la pulsion pour faire le mien, même si, en apparence, ils n'ont pas grand-chose en commun. Je me suis dit que si Isabelle Huppert et Paul Verhoeven, des gens quand même d'âge mûr, ont pu faire Elle, qui est une véritable bombe, je pouvais bien m'obstiner un peu de mon côté!

Les salopes ou le sucre naturel de la peau est présentement à l'affiche




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