Les chansons d’amour ont injustement mauvaise réputation. Faciles, clichés, quétaines. Les chansons d’amour pointent pourtant souvent vers quelque chose de plus grand qu’une simple relation romantique entre deux personnes. C’était du moins le cas de celles de Karim Ouellet.

Publié le 19 janvier
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

Les chansons de Karim Ouellet – qui étaient presque toutes, de façon explicite ou métaphorique, des chansons d’amour – portaient en creux l’espoir d’une connexion humaine qui nous permettrait d’enfin entrer en dialogue réel avec l’autre, d’enfin transcender cette solitude à laquelle nos petites ou grandes angoisses finissent parfois par nous cadenasser.

« Quand on est ensemble/tout me semble si beau », disait Karim Ouellet dans Marie-Jo, une des nombreuses pièces inoubliables de son deuxième album, Fox (2012), écrit et composé avec son ami Claude Bégin. Et s’il s’adressait évidemment à une femme prénommée Marie-Jo, Karim Ouellet décrivait aussi par le fait même l’effet que nous procurait sa musique, qui mettait certes le doigt sur des sentiments douloureux, mais grâce à laquelle tout semblait soudainement si beau.

Au son de la musique de Karim Ouellet, tout semblait soudainement moins lourd.

C’est en 2009 que Karim Ouellet est révélé grâce à Dendrophile, l’unique et influent disque du collectif Movèzerbe (dont faisaient notamment partie Claude Bégin, Eman et KenLo, qui renoueront tous au sein d’Alaclair Ensemble). Avec sa voix à la fois diaphane, souple et puissante, le musicien au sourire vaste comme le ciel et à la mine d’éternel gamin aurait pu se satisfaire de fournir des refrains aux morceaux de ses potes rappeurs, mais il avait en lui des dizaines de mélodies prêtes à éclater.

À l’épicerie, dans les bars, dans les cafés : il était impossible, à l’automne 2012, de se soustraire à L’amour. D’abord propulsé par des stations universitaires comme CISM, avant que les radios commerciales ne prennent le relais, le premier extrait de son album Fox aura conquis la province entière grâce à un de ces vers d’oreille s’imposant à l’esprit moins par la ruse que par une sorte d’élégance rare. Autrement dit : c’était comme si cette chanson avait toujours été dans nos vies.

Parolier habile, guitariste époustouflant – allez réécouter les lignes très Prince de Catastrophe, tirée de son premier album, Plume (2011) –, gars cool parmi les gars cool ; Karim Ouellet ne se dénaturait jamais, qu’il emprunte au reggae, au rock, à la soul ou au hip-hop, une agilité témoignant de la singularité, reconnaissable entre toutes, de sa patte d’auteur-compositeur.

Karim Ouellet faisait en réalité de la pop, au sens le plus noble du terme. De la pop aussi rafraîchissante qu’un grand verre d’eau par temps de canicule. De la pop qui, contrairement à tant de refrains qui dominent la bande FM, parvenait à nous élever, plutôt qu’à nous avilir.

C’était sans doute parce que sa pop témoignait de l’aspiration humaine la plus universelle qui soit, celle de ne plus être seul, de « coller nos deux corps/et déposer les armes », comme il le célébrait dans l’irrésistible pont de L’amour.

Que devient Karim Ouellet ? Tous ceux et celles qui l’ont côtoyé professionnellement devaient fréquemment répondre à cette question, qui trouve maintenant une triste réponse. L’homme traversait des moments difficiles, comprend-on, bien qu’au moment d’écrire ces lignes, les circonstances de son départ demeurent inconnues. Il faudra, quoi qu’il en soit, tâcher de se rappeler toutes ces années durant lesquelles Karim Ouellet a su sublimer la noirceur. Même lorsqu’il parlait des vautours qui faisaient la ronde, Karim ne perdait pas de vue la lumière. « Même au fond de l’océan je peux voir la lune », jurait-il dans Les brumes.

Le drame de la mort de Karim Ouellet, 37 ans, est bien sûr humain. Impossible de ne pas penser d’abord à sa sœur Sarahmée, une femme d’une générosité exceptionnelle, à qui l’on souhaiterait que toute souffrance soit épargnée. Mais le drame de la mort de Karim Ouellet tient dans un deuxième temps à toutes ces nouvelles chansons qu’il aurait écrites et au son desquelles nous n’aurons pas la chance de danser avec nos amis, nos enfants, nos amours.

Heureusement que, face à cette tragédie, son œuvre nous propose un salutaire mode d’emploi : « Au milieu des océans naviguant dans les brumes/Il faudra rire au lieu de pleurer quand il pleut des enclumes ». La chose ne sera pas aisée, mais en levant le son juste assez fort, nous serons peut-être capables, pendant quelques instants, de nous donner l’illusion qu’il est toujours parmi nous.