Easy On Me, clip d’Adele réalisé par Xavier Dolan à Sutton, dans les Cantons-de-l’Est, tutoyait les 90 millions d’écoutes, mardi soir, quatre jours après sa sortie. Au côté du cinéaste et du directeur photo André Turpin, une équipe d’artisanes québécoises ont travaillé d’arrache-pied sur chaque détail des décors et de l’identité esthétique. Parmi elles, la conceptrice visuelle Elise de Blois et la directrice artistique Carolyne De Bellefeuille. Coup d’œil.

Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Branle-bas de combat

La conceptrice visuelle Elise de Blois et la directrice artistique Carolyne De Bellefeuille travaillaient sur le plateau de la nouvelle série de Xavier Dolan, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, lorsqu’elles ont été mandatées pour signer la facture visuelle d’Easy On Me, premier extrait de 30, album ardemment attendu le 19 novembre, qui marque le retour musical de la superstar britannique Adele après un hiatus de six ans. « Le plus gros défi, c’était d’arriver à rassembler les troupes et à tout faire en quelques jours, note Mme de Blois. On était dans le marathon de Laurier Gaudreault et là, c’est comme s’il fallait faire un sprint par-dessus. Faire un clip pour Adele, c’était un carburant pour courir encore plus vite. » Dans la semaine ayant précédé le tournage, le 16 septembre, elle et son équipe ont trimé sur chaque détail, souvent de 5 h à minuit. « On voulait s’assurer que le rendu visuel et le décor soient parfaits, à la hauteur de la personne qu’on allait filmer », note Carolyne De Bellefeuille. Les deux artisanes québécoises avaient déjà travaillé ensemble, notamment sur les choix esthétiques de The United States vs. Billie Holiday, film biographique américain signé Lee Daniels.

Regardez le clip dans son intégralité

Un passage à la lumière précipité

IMAGE TIRÉE DU CLIP EASY ON ME

La scène préférée de Carolyne De Bellefeuille, directrice artistique

Le point de bascule du clip Easy On Me, d’abord en noir et blanc, survient lorsqu’Adele et le somptueux salon où elle chante éclatent en couleurs chaudes. C’est le retour de l’espoir et de la lumière. « Xavier devait introduire les couleurs seulement dans les derniers plans du clip, explique Elise de Blois. Quand il a vu la pièce qu’on avait créée – ses couleurs, le fini un peu cuir et le rendu craquelé du mur, la beauté de l’espace –, il m’a dit : “Ce serait indécent de garder ça juste à la fin.” » D’aucuns soulignent le travail de la peintre Mauve Dufour, maître d’œuvre des patines sur le mur rouge. « On a accroché les rideaux et les murs étaient presque encore humides, explique Mme de Blois, chef du département artistique. Ç’a été vertigineux, beaucoup d’heures de travail, mais on était sur l’adrénaline et le processus créatif nous a nourries jusqu’à la fin. » La magnifique fresque romantique au plafond, de par sa hauteur et sa forme, a aussi donné du fil à retordre aux artisans – « un tapissier en or a fait un travail phénoménal », souligne Carolyne De Bellefeuille. Vers 3 min 45 s, un arrêt sur image offre l’ultime récompense, note la directrice artistique. « Juste après que la couleur se révèle, on tombe en plan large. On voit une partie de la fresque au plafond, le mobilier, le lustre, le mur ; la scène met en valeur toutes nos interventions. »

Des clins d’œil au passé…

IMAGE TIRÉE DU CLIP EASY ON ME

Scène du clip d’Easy On Me

Dans les derniers jours, de nombreux internautes ont tôt fait d’identifier quelques références appuyées dans le clip Easy On Me, que ce soit le filtre monochrome, le retour de la maison de Dunham où s’installe Adele au début de Hello – réalisé par Dolan en 2015 – ou la chaise d’époque jaune doré qui rappelle celle de Rolling in the Deep. D’autres « œufs de Pâques » à cueillir ? Elise de Blois souligne que Xavier Dolan a entendu les internautes qui, en 2015, critiquaient l’utilisation d’un téléphone « flip » dans Hello. « Si vous voyez un iPhone ou une Toyota dans un film, ils nuisent à la narration, vous sortent de l’histoire », s’était expliqué le cinéaste au LA Times. Cette fois, Dolan et son équipe ont accepté de propulser la chanteuse dans la modernité : c’est bel et bien un téléphone intelligent que la chanteuse britannique porte à son oreille.

Le Québec derrière (et dans) l’écran

IMAGE TIRÉE DU CLIP EASY ON ME

Le chien Pepper a obtenu un rôle dans Easy On Me

Le Québec s’invite dans le clip à plusieurs occasions, au-delà du savoir-faire des artisans. Bien sûr, il faut noter que le décor a été planté en grande partie dans une salle à manger du Domaine Dumont Chapelle Ste-Agnès, majestueux vignoble aux portes du Vermont, et sur le pittoresque chemin Jordan, à Sutton. Plus encore, un moment du clip tourné dans un champ à proximité met en scène une tradition purement québécoise : le Noël des campeurs. Elise de Blois a jugé intéressant d’ajouter aux festivités campagnardes une « touche animalière, sympathique ». La conceptrice a ainsi convaincu Xavier Dolan de confier un « caméo » à son chien Pepper, un croisement entre un caniche royal et un lévrier.

Un protocole « sévère »

IMAGE FOURNIE PAR ELISE DE BLOIS

Elise de Blois, conceptrice visuelle du clip Easy On Me

Tourner un clip pour Adele exige de travailler dans le plus grand secret. « On est habitués à signer des contrats de confidentialité, précise Elise de Blois. Un seul détail qui s’échappe dans les réseaux sociaux, ça peut avoir un effet dévastateur pour l’artiste, le réalisateur et la production. Quand on signe ce genre de papier-là, c’est un gage de professionnalisme. » Elle admet toutefois que le déploiement sécuritaire autour d’Adele a engendré une « certaine lourdeur » dans la production. « Partout où elle va, Adele se fait courir après. On savait très bien qu’à Sutton, les paparazzis n’allaient pas sortir des arbres. Ils ont un protocole de sécurité très sévère. Sur le plateau, il fallait abandonner nos iPhone ou les enfermer dans un boîtier. On avait des bracelets de couleur pour indiquer qui pouvait garder son téléphone, prendre des photos. » La conceptrice visuelle a pu échanger brièvement avec l’autrice-compositrice-interprète établie à Beverly Hills. « Je lui ai dit que j’étais honorée d’avoir fait les décors pour son clip. Elle m’a remerciée. Elle était réceptive et très sympathique. »

Main dans la main

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’ADELE

Adele en compagnie de Xavier Dolan sur le plateau de tournage du clip

Mardi, Adele a publié sur Instagram des photos de tournage où elle apparaît en compagnie de Xavier Dolan. « Mon grand amour éternel, mon âme sœur créative », l’a-t-elle complimenté en commentaire. « Ils ont une belle complicité, confirme Elise de Blois. Ça paraissait sur le plateau. Xavier a le don et le talent d’aller chercher le meilleur de ses comédiens. Il a vraiment fait ressortir le meilleur d’Adele : son côté joyeux, lumineux, ses éclats de rire, mais en même temps avec ce secret intérieur, une charge émotive un peu triste. » La conceptrice visuelle explique que Xavier Dolan avait fait approuver le synopsis du vidéoclip auprès de l’équipe de la chanteuse avant le tournage. « Ils ont établi ensemble une super relation sur les plans de la création, de la confiance et de l’esthétisme. Elle voulait retravailler avec Xavier, avec raison ! »

Une visibilité planétaire

PHOTO FOURNIE PAR CAROLYNE DE BELLEFEUILLE

Carolyne De Bellefeuille, directrice artistique du clip Easy On Me

Elise de Blois et de nombreux artisans d’Easy On Me ont pris connaissance de la sortie du clip vendredi pendant le tournage de La nuit où Laurier Gaudreault. « Avec le décalage horaire en Angleterre, il est sorti la veille [le 14 octobre au Québec]. On était tellement dans le jus qu’on ne l’avait pas réalisé. Ça a créé un beau buzz sur le plateau. » À la lumière de la réception du court métrage partout dans le monde, elle a bon espoir que son agente sera occupée dans les prochains mois. La vidéo gagne des millions de visionnements d’heure en heure sur YouTube et creuse le sillon tracé par le clip Hello, aujourd’hui presque trois fois milliardaire. « Je fais souvent de gros projets américains, à Montréal ou à Toronto, note la directrice artistique Carolyne De Bellefeuille. Mais ce qui est spécial, c’est que c’est sûrement celui qui va avoir eu le plus de visionnements dans toute ma carrière. Même pour un film, on atteint rarement les 60 millions. Ça donne une super belle carte de visite. »