(New York) Après un an et demi de rideau baissé à cause du coronavirus, le Metropolitan Opera de New York a retrouvé le public lundi soir pour une première historique qui a retenti jusqu’à Harlem : une œuvre composée par un musicien noir, le trompettiste Terence Blanchard.

Maggy DONALDSON et Andréa BAMBINO Agence France-Presse

En 138 ans d’existence et malgré de grands compositeurs afro-américains comme William Grant Still, la prestigieuse institution n’avait jamais mis à l’affiche l’un de leurs opéras, contrairement à d’autres scènes des États-Unis.

C’est chose faite depuis lundi, avec Fire shut up in my bones, une œuvre contemporaine et flamboyante, aux accents jazz et blues, de Terence Blanchard, trompettiste renommé et célèbre pour avoir composé les bandes originales de nombreux films de Spike Lee.

Le livret, écrit par la cinéaste américaine Kasi Lemmons, est inspiré des mémoires de Charles Blow, un chroniqueur du New York Times qui raconte son passage à l’âge adulte en tant que garçon noir dans le sud des États-Unis, aux prises avec le racisme et le traumatisme d’une agression sexuelle perpétrée par un cousin durant son enfance.

Et pour l’occasion, l’œuvre, jouée, chantée et dansée dans l’antre habituel du Met Opera, au Lincoln Center, a aussi été diffusée sur un écran géant, dans un amphithéâtre en plein air du Marcus Garvey Park à Harlem, où l’entrée était gratuite.

Au bout de trois heures de représentation, conclues par des applaudissements nourris, Lara Rabkin, une créatrice âgée de 48 ans, en avait les larmes aux yeux.  

« C’était très puissant. C’est important qu’on parle plus des hommes exprimant leurs émotions, notamment les hommes noirs dans notre communauté, car il n’y a pas souvent de place pour parler de leurs traumatismes, de leurs blessures, et pour se soutenir plutôt que de renvoyer une image de dureté », a-t-elle expliqué, très émue.

« Il y a longtemps »

Bien avant le spectacle, à l’ombre des arbres du parc, près de la 125e rue à Harlem, une longue file d’attente s’était formée pour montrer sa carte de vaccination puis s’asseoir sur les bancs, dans l’amphithéâtre de 1700 places vite rempli. Avant que le baryton Will Liverman ne chante les premières notes, l’orchestre, dirigé par Yannick Nézet-Séguin, avait fait retentir l’hymne américain, applaudi par la foule debout.

Fin 2019, le Metropolitan Opera avait annoncé mettre à son programme l’opéra de Terence Blanchard, déjà joué à Saint-Louis, sans préciser quelle place prendrait cette œuvre dans sa saison. Un an et demi plus tard, et après l’affaire George Floyd, Fire shut up in my bones est à l’affiche de la réouverture post-COVID-19, un symbole encore plus important.

Cela « dépasse ma personne » avait confié à l’AFP le musicien de 59 ans né en Louisiane, récompensé six fois aux Grammy Awards et nommé aux Oscars, y voyant un signe qui « en dit plus long sur ce qu’il se passe dans notre pays et dans le monde de l’art ».

Mais pour Linda Talton, une consultante en éducation de 54 ans qui habite le quartier d’Harlem, « cela aurait dû arriver il y a bien plus longtemps ». « C’est une honte qu’il ne soit que le premier. Nous sommes en 2021. Nous devrions avoir honte, en tant que pays », ajoute cette femme, cheveux courts teints en blond, qui se dit quand même « très heureuse ». « Terence Blanchard est incroyable, c’est une légende, c’est très beau qu’il honore cet espace », dit-elle.  

Pendant la pandémie, le Met, premier employeur des États-Unis dans le domaine du spectacle vivant avec plus de 3000 salariés, a aussi dû faire face à de longues négociations sociales, sur fond de baisses de salaires, pour pouvoir reprendre.

Un accord a finalement été trouvé à la fin du mois d’août : il prévoit des réductions de salaire pour les musiciens, la direction s’engageant à en rétablir une partie quand les recettes de billetterie atteindront 90 % du niveau d’avant la pandémie.