Il y a cinq ans, Prince mourait à l’âge de 57 ans dans son manoir de Paisley Park, moins d’un mois après s’être produit en solo au piano à la Place des Arts. Pour souligner sa légendaire carrière, voici une entrevue avec la bassiste d’origine montréalaise Rhonda Smith, qui a accompagné Prince sur scène pendant près de 10 ans après l’avoir fait pour Claude Dubois, Robert Charlebois et Johanne Blouin.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Quel concours de circonstances. Le 21 avril 2016, la bassiste Rhonda Smith était au téléphone avec la guitariste Kat Dyson quand elle a appris que la mort guettait Prince. Les deux femmes, qui ont vécu à Montréal et qui ont fait partie du groupe de la légende musicale, discutaient avec inquiétude du fait que Prince avait des ennuis de santé. Son avion privé avait même dû atterrir d’urgence pour le transporter à l’hôpital après l’annulation de deux spectacles.

Pour Rhonda Smith et Kat Dyson, l’heure était grave. « Prince disait qu’il avait la grippe. Or, Prince n’avait pas l’habitude de justifier quoi que ce soit et il n’annulait jamais de spectacles à cause de sa santé, souligne Rhonda Smith. Pendant que je parlais à Kat, son fiancé regardait la télévision et il a lancé : un corps a été retrouvé à Paisley Park. »

Il a fallu plusieurs heures avant que des proches confirment à Rhonda Smith — avant les médias — que c’était le corps de Prince.

C’était terrible et j’ai pleuré pendant des jours. J’étais incapable de donner des entrevues […], on ne peut pas demander de parler à quelqu’un qui vient de perdre son père.

Rhonda Smith

Rhonda Smith a joué de la basse aux côtés de Prince pendant plus d’une dizaine d’années. « Quand tu peux plaire à quelqu’un comme Prince, tu peux travailler pour n’importe qui. Il était extrêmement exigeant, mais tout aussi brillant. »

Mais reprenons les choses du début.

PHOTO FOURNIE PAR EMI RECORDS

Prince entouré des membres de son groupe The New Power Generation en 1996 : Rhonda Smith, Kirk Johnson, Morris Hayes et Kathleen Dyson

De Claude Dubois à Prince

Née à Halifax, Rhonda Smith a déménagé à Montréal quand elle avait 2 ans. Sa mère écoutait sans cesse du jazz et ses trois frères et sœur — plus vieux qu’elle — jouaient des cuivres. Comment est-elle tombée sur la basse ? « Un jour, mon frère en a apporté une à la maison et il m’a dit de ne pas y toucher, raconte-t-elle. C’est là que tout a commencé. Je voulais jouer d’un instrument qui rocke. »

À l’époque, pratiquement le seul modèle de bassiste féminine était Carole Kaye. « Il y avait peu d’exemples à suivre », raconte Rhonda Smith. Après avoir étudié la musique à l’Université McGill, la jeune bassiste a notamment fait son envol professionnel avec Claude Dubois.

Il a été très bon pour moi et j’ai adoré tourner avec lui.

Rhonda Smith

Autre personne importante au début de son parcours : Normand Brathwaite, qui l’a invitée souvent sur le plateau de Beau et chaud. À l’époque, Rhonda Smith a aussi partagé la scène avec Daniel Lavoie, Robert Charlebois et Johanne Blouin.

Le chemin vers Prince ? Au milieu des années 1990, Rhonda Smith faisait un spectacle-vitrine à Los Angeles avec son amie dont nous parlions plus tôt, Kat Dyson (qui a vécu à Montréal et qui est la fidèle guitariste de Cindy Lauper). Les deux femmes représentaient alors la célèbre entreprise de lutherie québécoise Guitares Godin à la foire de la National Association of Music Merchants (NAMM).

Elles y ont rencontré la chanteuse Sheila E., une proche de Prince, puis elles l’ont recroisée peu de temps après en Allemagne dans un autre salon de l’industrie. « Nous avons compris qu’elle recrutait des musiciens avec du talent neuf pour Prince, raconte Rhonda Smith. Nous lui avons fourni un enregistrement de musique et elle l’a transmis à Prince. »

PHOTO FOURNIE PAR RHONDA SMITH

Kat Dyson, Prince et Rhonda Smith

C’est ainsi que Prince a lâché un coup de fil à Rhonda Smith pour qu’elle se joigne au groupe The New Power Generation, duquel allait aussi faire partie Kat Dyson.

Rhonda Smith se souviendra toujours de sa première rencontre avec Prince dans son domaine de Paisley Park, situé à Chanhassen, au Minnesota.

« C’était très Princely », dit-elle. La jeune Rhonda Smith était bien entendu nerveuse et impressionnée.

C’était l’une des plus grandes stars que je rencontrais face à face. Juste de marcher dans son royaume de Paisley Park était éblouissant. Si je me souviens bien, je l’ai rencontré dans le studio B. Fidèle à son habitude, il était saisissant, bien habillé, séduisant et il sentait bon !

Rhonda Smith

Avant de monter sur scène officiellement avec lui pour la tournée Jam of the Year, qui faisait suite à la sortie de l’album Emancipation (sorti en 1996, sur lequel Rhonda Smith figure), il y a eu de nombreuses répétitions à Paisley Park. « Nous avons aussi fait beaucoup de prestations à la télé. »

Non seulement le complexe Paisley Park hébergeait des studios et des salles de répétition, mais il comprenait une immense scène, ce qui permettait à Prince de faire répéter son équipe comme il l’entendait et comme si c’était un vrai spectacle, ajoute Rhonda Smith. « Nous étions comme dans un amphithéâtre avec les éclairages et tout », se souvient-elle.

Travailler avec Prince était inspirant et galvanisant, mais aussi extrêmement exigeant. Prince était aussi un redoutable joueur de basse, donc la barre était très haute pour Rhonda Smith. En fait, elle l’était pour tous les musiciens, car Prince jouait de tous les instruments. « Prince était un grand perfectionniste. Il entendait toutes les notes jouées autour de lui. Il aimait contrôler les choses. C’était parfois difficile, car personne n’est parfait. »

IMAGE FOURNIE PAR RHONDA SMITH

Rhonda Smith et Prince sur la couverture du magazine Bass Player

C’est sans compter toute l’importance qu’il accordait au look et à la direction artistique. « Chaque membre devait s’habiller de telle façon pour que cela concorde avec son look. »

Prince avait une vision à 360 degrés. « Il était l’un des derniers rares performeurs qui non seulement composait sa musique et jouait de tous les instruments, mais réalisait et mixait tous ses albums. Il chantait toujours de façon purement live, tout en dansant, souligne Rhonda Smith. C’est pourquoi travailler avec Prince était incomparable. »

Comme chaque spectacle de Prince était différent et qu’il aimait réinventer ses chansons, ses musiciens devaient être alertes et aguerris. « C’était un auteur-compositeur prolifique. Je n’ai jamais travaillé avec quelqu’un qui a un aussi grand catalogue », souligne Rhonda Smith.

Quand on lui demande si elle a une chanson préférée pour la partition de basse parmi les 40 albums de Prince, elle répond Let’s Work, tirée de l’album Controversy (1981).

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Jamais le même spectacle

Si Prince était un control freak, il était d’une grande générosité en spectacle. En fait, il oubliait le temps qui passe. « Une fois sur scène, Prince jouait toujours très longtemps. Et c’était sans compter les after-shows. Il ne portait jamais de montre », souligne Rhonda Smith.

Deux exemples parmi tant d’autres ? Il a joué de 23 h 30 à 3 h 30 au Métropolis en 2011. Il a interprété une trentaine de chansons au Centre Bell en 2015.

Moins d’un an plus tard, à quelques jours d’avis, Prince annonçait deux spectacles (le même soir !) au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts (et il en avait même relu les communiqués de presse et approuvé le visuel). C’était le 21 mars 2016 et nous avons fait la critique de la première représentation.

(Re)lisez notre critique du spectacle de Prince

Après le deuxième spectacle, ce n’était pas assez : Prince a donné un after-show à 3 h du matin à la boîte de nuit Muzique, sur le boulevard Saint-Laurent.

Un artiste inclusif

Rhonda Smith souligne à quel point Prince était sans le vouloir un equal opportunity employer, expression anglaise qui désigne un employeur pour qui l’équité et la parité sont des valeurs importantes. Il a engagé beaucoup de femmes et de gens aux origines multiples. « Pour lui, l’important était d’avoir le bon feel. »

En 1996, Prince (qui s’appelait alors TAFKAP, pour The Artist Formerly Known as Prince) a par ailleurs déclaré à notre ancien collègue Alain Brunet : « Rhonda Smith est, je crois, la meilleure bassiste avec qui j’ai travaillé sur une base régulière. Elle est encore jeune, imaginez où elle sera rendue dans quelques années ! »

À un moment de notre entretien, Rhonda Smith se rappelle avoir vu Prince au défunt Forum de Montréal deux ans avant de jouer de la basse à ses côtés. « Si tu m’avais dit… »

La plus grande leçon apprise de Prince ? « De respecter la musique, répond-elle. Note par note. »

Jeff Beck et Johnny Depp

Aujourd’hui, Rhonda Smith vit à Los Angeles. Au cours de la dernière décennie, elle s’est produite à deux reprises au Festival de jazz de Montréal avec l’as de la guitare Jeff Beck (dont une fois avec Eric Clapton).

En 2018, elle est également venue à Montréal à l’invitation de Random Recipe pour enregistrer deux chansons, dont Fight the Feeling.

Rhonda Smith figure sur le nouvel album de Jeff Beck qui devait être lancé ce mois-ci, mais dont la sortie a été reportée pour les raisons que l’on sait. « C’est un excellent album. Vinnie Colaiuta y figure alors que Johnny Depp chante quelques chansons. »

« Nous étions sur le point de tourner avant la COVID. Heureusement, la tournée est reportée en mai 2022 et elle doit débuter en Angleterre. » Rhonda Smith a néanmoins profité de la dernière année pour enregistrer du matériel en solo qu’elle sortira l’été prochain. « J’ai super hâte. »

Consultez le site de Rhonda Smith