Bien peu de musiciens du Québec peuvent se targuer d’avoir foulé les planches du Carnegie Hall, temple sacré de la musique classique. Que le « trad » québécois soit à l’honneur dans le mythique établissement de Manhattan le vendredi 24 janvier est donc doublement remarquable. Un exploit à la hauteur des réussites du Vent du Nord et De Temps Antan, qui vont y présenter à guichets fermés la dernière représentation de leur projet SOLO.

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

« Je n’aurais jamais pensé un jour que des gens allaient acheter des billets pour voir mon groupe chanter en français au Carnegie Hall, affirme Olivier Demers, violoniste du Vent du Nord, rencontré la semaine dernière à Montréal. C’est un endroit prestigieux ; je pense qu’on ne s’est jamais fait parler autant d’une salle. On comprend que jouer au Carnegie Hall est une espèce d’accomplissement. On est fiers de faire partie de cette famille-là, d’avoir été capables de jouer là-bas. »

Ce concert sera aussi l’occasion pour les gars du Vent du Nord de rejoindre leurs amis du trio De Temps Antan pour la deuxième fois seulement sur le sol américain. Une belle façon de mettre un point final au projet SOLO, lauréat du Félix de l’album traditionnel de l’année en 2019 et du prix Opus du concert de l’année (musique du monde) du Conseil québécois de la musique en 2017.

« Pour bien des Américains, ce sera la seule occasion de voir SOLO, d’autant plus que c’est le dernier spectacle de la tournée, indique Olivier Demers. On a travaillé sur ce projet-là pendant quatre ans et on termine la première étape au Carnegie Hall, ça ne peut pas être plus parfait. Ç’a été une aventure d’apprentissage de travailler avec De Temps Antan parce que ce sont deux groupes qui ont leur propre dynamique, leur propre façon de faire. On a bien hâte à la suite. »

Sur scène, SOLO se veut une célébration de la musique traditionnelle québécoise à l’état brut. Pas étonnant que le Carnegie Hall ait baptisé le spectacle présenté dans son Zankel Hall, une salle de près de 600 places, le « Quebec Fest ». « Il y a quelques chansons de chacun des deux groupes, mais on joue toutes les pièces à huit musiciens, nous confie Réjean Brunet, bassiste et accordéoniste du Vent du Nord. On joue bien sûr toutes les pièces de l’album SOLO, toutes des pièces originales. On est parti de suggestions, d’idées de l’un ou de l’autre, on a mis ça ensemble et on a créé un spectacle et un album. »

« Il y a aussi la manière de livrer, s’empresse d’ajouter Olivier Demers. Avec SOLO, c’est une bande de brutes, c’est sans retenue, il n’y a pas de filtre. »

Aux États-Unis, c’est toujours poli, bien léché, même dans la musique folk, il n’y a pas grand-chose qui retrousse. Nous, on projette notre énergie. Ils reçoivent ça et ils trouvent ça fabuleux. C’est là qu’ils comprennent qu’on fait de la musique d’un peuple qui existe.

Olivier Demers, violoniste dans la formation Vent du Nord

Solide réputation

Le Vent du Nord a plus de 2000 spectacles au compteur, dont 800 dans 42 États américains. Son rayonnement dépasse donc largement nos frontières. « Les gens de l’extérieur du Québec n’ont jamais entendu de chansons à répondre, alors pour eux, c’est complètement nouveau, a soutenu Réjean Brunet. Il y a bien des airs qui rappellent un peu la musique irlandaise, mais il y a le tapement de pieds qu’ils n’ont jamais vu – on a inventé ça ici. »

Le Vent du Nord revient d’une courte série de spectacles dans le Midwest américain et prépare, après son spectacle à New York, une série de concerts en Europe, d’abord en formule symphonique au Glasgow Royal Concert Hall, le 1er février. Le groupe jouera 17 chansons tirées de chacun de ses 10 albums, dont les arrangements ont été confiés à l’Américain Tom Myron, considéré comme le « sixième » membre du groupe. 

« Tom, on a vraiment confiance en lui, dit Olivier Demers. Les quatre premiers morceaux qu’il a faits étaient super beaux. C’est cohérent, et je pense que le fait qu’il soit Américain l’a avantagé parce qu’il ne partait pas avec l’idée que c’est de la musique du temps des Fêtes ou de la cabane à sucre, le genre de préjugés complètement farfelus que l’on entretient encore chez nous. Un arrangeur du milieu classique qui ne connaît pas la musique traditionnelle québécoise ne va pas se dire qu’il arrange de la musique du temps des Fêtes… »

Olivier Demers estime toutefois que le stéréotype va faire son temps. Il se qualifie de grand optimiste et fonde de grands espoirs sur la jeunesse qui découvre la musique trad sans préjugés. « Les jeunes ne font plus le lien avec la musique du temps des Fêtes, a soutenu Olivier Demers. Ils n’ont pas vu le mononcle qui jouait du violon ou la grand-mère qui chantait sa petite chanson de brosse. Ils prennent donc ça comme de la belle musique et ils l’acceptent comme telle. Les générations plus âgées ont des souvenirs étroitement associés avec les festivités du temps des Fêtes, c’est ça qui a forgé leurs stéréotypes. Mais on le voit dans les veillées, les jeunes savent que ça rocke, ils savent que ça groove, on les voit aussi dans les festivals – il y en a maintenant une trentaine au Québec. Ça fait en sorte qu’il va y avoir un autre souffle, j’en suis sûr. »

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