En « sabbatique de force » en raison de la pandémie, comme le dit le multi-instrumentiste Nicolas Laflamme, le Québec Redneck Bluegrass Project (QRBP) n’a pas perdu son temps. Revoilà la bande avec J’ai bu, un livre-disque au tirage digne d’un best-seller.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

On se casse parfois la tête à trouver les bons mots pour décrire l’esthétique d’un groupe. Avec le Québec Redneck Bluegrass Project, c’est facile. On a juste à piquer les mots dans la chanson Jig-A-Loo : « poésie de scie mécanique », « airs de banc de scie », folk « à l’odeur de sciure, de sueur et de suie ».

Tout ça colle aux chansons raboteuses — enracinées dans le bluegrass, le nom du groupe le dit — que le quatuor peaufine depuis une douzaine d’années maintenant. JP « Le Pad » Tremblay (voix principale, guitare, etc.), Nicolas Laflamme (mandoline, banjo, accordéon, etc.), Madeleine Bouchard (violon, voix) et François Gaudreault (contrebasse, voix) se montrent en effet aussi habiles qu’ambitieux sur J’ai bu, leur cinquième disque.

Extrait de la chanson Sevrage

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Mais parlons d’abord du livre. Nicolas Laflamme précise d’emblée que ce n’est pas pour tuer le temps pendant le confinement que le QRBP a décidé de faire un livre-disque. L’idée date de février dernier, époque lointaine où le monde entier vivait dans une certaine innocence, ne prêtant pas tellement attention à cette grippe qui pourtant frappait déjà la Chine.

L’objectif était d’abord de mettre en valeur les textes de JP Tremblay, que le groupe a toujours pris soin d’imprimer dans les livrets de ses disques. « On veut les mettre en valeur, c’est évident, et je trouve que JP a une belle plume, peu commune. Il y en a qui peuvent la trouver crue ou même vulgaire, convient Nicolas Laflamme, mais nous, on trouve que c’est de la poésie. »

Venu de l’empire du Milieu

Le mandoliniste avait déjà pensé à ce qu’il appelle des « extras » pour accompagner les textes de chansons. C’est-à-dire des dizaines de pages où il revient sur l’histoire inusitée du QRBP. Le groupe, rappelons-le, est né en 2007 à Kunming, en Chine, ville qui se trouve à 1500 km au sud-ouest de Wuhan, là où est apparue la COVID-19.

« Ce n’était pas supposé aller bien loin, c’était juste pour avoir du fun », se rappelle Nicolas Laflamme.

De soirées arrosées en soirées arrosées, ces expatriés québécois ont commencé à jouer des airs bluegrass et folk, puis à donner des concerts en Chine et dans d’autres pays d’Asie. Une histoire improbable, mais vraie, que le livre retrace, des tonnes de photos à l’appui.

Une douzaine d’années plus tard, le QRBP s’est transplanté au Québec. Non sans s’être constitué un solide noyau de fans, même s’il a toujours évolué en marge de l’industrie musicale locale. Un signe parmi d’autres de son pouvoir d’attraction : J’ai bu, le livre-disque, a été tiré à 5000 exemplaires. Un résultat digne d’un best-seller dans ce coin-ci du monde. « On ne serait pas autant en feu [sur scène], si les gens ne l’étaient pas autant de l’autre bord », dit le musicien, pour illustrer le lien entre le groupe et ses fans.

Tous à côté de la même track

J’ai bu renferme quelques chansons que le groupe avait commencé à jouer sur scène avant la pandémie. L’essentiel est toutefois constitué de nouvelles compositions où le QRBP se montre à la fois totalement libre (Guerre de clocher dure 10 minutes) et d’une cohésion implacable même quand il déraille dans la dissonance (Bleu diesel).

On a le sentiment que ses membres ont tous le pied à côté de la track. Mais du même côté de la track. Nicolas Laflamme croit que ça tient entre autres au fait que la formation est stable depuis huit ans. « Ça fait qu’il s’est créé une nouvelle chose. Comme quand tu mélanges un œuf et de la farine, dit-il. Aucun des éléments n’a plus ses propriétés initiales. En huit ans, il s’est passé quelque chose. »

J’ai bu a quelque chose d’épique dans le ton, dans les textes et dans la manière de mêler bluegrass, folk et musiques traditionnelles, mais sans la prétention qui peut venir avec.

« On est proches du monde, pas prétentieux », insiste d’ailleurs le mandoliniste. Il dit aussi que si ce cinquième disque est différent des autres — ce qu’il constate lui aussi —, ce n’était pas prémédité. « On est sûrement meilleurs à faire ce qu’on a le goût de faire. »

En attendant que cette satanée sabbatique forcée prenne fin, Nicolas Laflamme dit jouer une fois par semaine seul chez lui « le cœur gros ». Il croise les doigts pour qu’il soit possible de faire des shows bientôt, parce que le QRBP n’a pas l’intention de faire des concerts virtuels en ligne. « Ce n’est pas une formule qui nous ressemble, explique le musicien. Ça va paraître qu’on n’est pas honnêtes si on fait ça… »

IMAGE FOURNIE PAR LE QUÉBEC REDNECK BLUEGRASS PROJECT

Pochette du livre-disque J’ai bu, du Québec Redneck Bluegrass Project

Nicolas Laflamme et sa bande carburent au contact direct. À l’échange vrai. Avec Didier (du ministère de la Propagande et du Lobbying, dans l’univers du QRBP) et un autre collaborateur du groupe, il a d’ailleurs provoqué ce contact avec les fans ces derniers jours : il a pris la liste de tous les gens du Saguenay–Lac-Saint-Jean qui avaient précommandé J’ai bu et le trio est allé le livrer à la porte de chacun.

« Le monde capotait », dit-il, réjoui. Et le sourire dans sa voix révèle que lui aussi trouve que c’était un sacré bon coup.

Folk/Bluegrass. J’ai bu. Québec Redneck Bluegrass Project. Livre-disque de 240 pages. Indépendant. En magasin le 11 décembre.