Nous avons demandé à 10 spécialistes et observateurs privilégiés de la scène musicale québécoise de choisir trois visages et de déterminer deux tendances de la décennie. De Cœur de pirate à Alaclair Ensemble, leurs réponses témoignent autant de la grande diversité que de l’effervescence du milieu.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Cœur de pirate

PHOTO CAROLINE GRÉGOIRE, ARCHIVES LE SOLEIL

Béatrice Martin, alias Cœur de pirate

Sa carrière a débuté au tournant de la décennie. Et alors que les années 2010 se concluent, l’ADISQ l’a sacrée cette année meilleure interprète féminine et lui a décerné le Félix du meilleur album (pour un total de huit en carrière). « Béatrice [Martin] est assurément l’une des plus grandes représentantes de la dernière décennie musicale au Québec, commente Stéphanie Lavigne-Charette. Par son succès qui ne se dément pas, ici comme ailleurs dans la francophonie, mais aussi dans la façon dont elle réussit à maximiser son rayonnement en utilisant comme personne les médias sociaux. » Si une artiste devait être désignée comme la figure de la dernière décennie, Cœur de pirate serait la candidate la plus probable, autant pour son talent que pour ses prises de parole – queer, mouvement #moiaussi, place des femmes en musique. Au sein de notre groupe d’experts, quatre membres ont nommé la chanteuse de 31 ans comme un des visages des années 2010.

Le hip-hop

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Alaclair Ensemble

Le rap est partout : à la radio, à l’ADISQ, dans les festivals… et dans les choix de notre panel. « Si le hip-hop québécois n’est pas LA tendance des 10 dernières années, je ne sais pas qui peut prétendre à ce trône », affirme Laurent Saulnier. La majorité de nos spécialistes ont d’ailleurs inclus un artiste de rap dans leurs choix. Alaclair Ensemble, nommé trois fois, « est le représentant parfait de ce qu’est le rap québécois, et aussi de l’effervescence de la ville de Québec », estime Anne-Marie Dufour. Figurant sur deux listes, Koriass est le « porteur du flambeau, qui a pris le relais des Dubmatique et Loco Locass pour permettre aux Loud et FouKi de cartonner aujourd’hui », estime Valérie Lessard. Choisi deux fois, Loud est le résultat direct de cette tendance : premier rappeur nommé interprète de l’année à l’ADISQ et à se produire au Centre Bell, « Loud a démocratisé la musique hip-hop », croit Widney Bonfils.

L’écoute en continu

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Charlotte Cardin

« Impossible de passer à côté du streaming, affirme Simon Fauteux. Il y a eu une fulgurante ascension et explosion lors de la dernière décennie. Ça a changé la donne à tous les niveaux. Pour le mieux ou pour le pire, selon où on est placé sur l’échiquier. » Certains artistes profitent de plus de visibilité et ne dépendent plus des canaux traditionnels pour la promotion de leur musique. « Avec les nouvelles façons de consommer la musique, la facilité d’accès au répertoire mondial et la diversité des genres offerts, on note un morcellement de l’auditoire, observe Nelson Minville. En particulier chez les plus jeunes, qui rejettent les médias traditionnels comme la télévision ou la radio commerciale, dont le public cible suit la courbe du vieillissement de la population. » Ce mode de consommation de la musique est cependant une plaie en matière de revenus, et une redistribution plus juste sera certainement l’enjeu le plus important de la nouvelle décennie.

La force des femmes

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Mai

Cœur de pirate, égérie de la décennie. Marie-Mai, reine de la pop. Ariane Moffatt, maillon fort entre les générations. Laurence Lafond-Beaulne, défonceuse de portes. Charlotte Cardin, briseuse de frontières. Toutes ces artistes ont été nommées au moins une fois par nos spécialistes, preuve que la décennie a été marquée par l’émergence de femmes fortes et talentueuses, aux univers musicaux variés, qui « à défaut de faire éclater totalement le plafond de verre dans l’industrie, œuvrent à en élargir de plus en plus profondément les failles », écrit Valérie Lessard. Elle ajoute à cette liste les noms de Safia Nolin, Stéphanie et Mélanie Boulay, Klô Pelgag, Salomé Leclerc, Dominique Fils-Aimé, Marie-Pierre Arthur, Laurence Nerbonne – et on pourrait certainement en nommer d’autres encore.

Le néoclassique

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Alexandra Stréliski

Comme le hip-hop, la musique instrumentale, portée par Alexandra Stréliski et Jean-Michel Blais, a grandement profité des nouveaux modes de consommation en ligne. « Loud et Alexandra Stréliski, ils aboutissent maintenant, mais c’est un mouvement qui les précède. Ces deux-là représentent les grandes tendances et vont nous emmener à la prochaine décennie », estime Diane Tell. En figurant sur les trames sonores des œuvres de Jean-Marc Vallée et en s’insérant dans une multitude de listes d’écoute – autre tendance marquée de la décennie ! –, la pianiste québécoise, qui vient d’être sacrée compositrice de l’année à l’ADISQ, a réussi à se rendre jusqu’à l’oreille d’auditeurs qui ne se seraient pas intéressés à sa musique autrement. « Le néoclassique frappe tout le monde sur plusieurs générations, ça se retrouve à l’international, dans le cinéma, ça éclate partout », constate Nicolas Houle.

Les artisans de l’ombre

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Philippe Brault

Ils ne sont pas en avant, mais ils ont eu un impact durable sur le milieu pendant la décennie. En lien avec la montée du hip-hop, Simon Fauteux nomme le président des disques 7ième ciel, Steve Jolin, « un des architectes de la montée du rap queb ». « Sa passion, son dévouement, son acharnement lui ont donné raison dans sa quête incessante d’emmener le hip-hop québécois dans les grandes ligues. » Stéphanie Lavigne-Charette, elle, ne peut imaginer de quoi aurait l’air le paysage musical québécois sans le réalisateur Philippe Brault, dont la liste des collaborations est longue. « Je suis convaincue qu’on parlera de Brault dans plusieurs décennies, voire qu’on étudiera son travail. C’est un peu notre Rick Rubin. »

D’une génération à l’autre

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Ariane Moffatt

On peut remarquer une grande diversité dans les réponses de notre panel, et aussi une continuité entre les générations. Tous nommés une fois, Ariane Moffatt, Pierre Lapointe et Les Cowboys fringants, qui ont commencé leur carrière au début des années 2000, sont perçus comme des artistes qui ont su durer, se renouveler et rester pertinents. À l’autre bout, à la fin de la décennie 2010, Hubert Lenoir figure dans les choix d’Anne-Marie Dufour pour avoir su « brasser la cage de l’industrie musicale, d’une panoplie de personnalités et de concepts stagnants depuis trop longtemps ». Monique Giroux, elle, estime qu’Émile Bilodeau, malgré son jeune âge, mérite d’être nommé. « Par sa jeunesse fougueuse, le swing qu’il donne à la langue, son rapport altruiste avec le public. C’est une vieille âme dans un jeune corps. Très référencé aussi. C’est le fils de Dédé, Leloup, Daniel Boucher. De cette trempe-là. »

NOS SPÉCIALISTES

> Diane Tell, auteure-compositrice-interprète et membre du conseil d’administration de la SOCAN

> Simon Fauteux, président de l’agence de promotion SIX Media Marketing

> Valérie Lessard, réalisatrice à l’affectation, Culture et société pour Radio-Canada Ottawa-Gatineau

> Laurent Saulnier, vice-président à la programmation chez Spectra

> Nelson Minville, professeur de création de chanson au cégep Lionel-Groulx

> Stéphanie Lavigne-Charrette, adjointe directrice artistique et recherchiste à Belle et Bum

> Anne-Marie Dufour, cofondatrice et directrice de production du Festif ! de Baie-Saint-Paul

> Widney Bonfils, A&R Executive à la SOCAN

> Monique Giroux, animatrice à ICI Musique

> Nicolas Houle, directeur de la programmation du Palais Montcalm à Québec.