Il disait ne pas vouloir rejoindre le club des 27… À 26 ans, Mac Miller est mort d’une surdose. C’était le 7 septembre 2018. Un an après sa mort, l’artiste de Pittsburgh, qui faisait preuve d’un talent musical et d’écriture indéniable, doublé d’une sensibilité immense, reste peut-être méconnu pour beaucoup. Mais pas oublié. Et surtout pas par ces rappeurs québécois qu’il a profondément marqués.

Natalia Wysocka
La Presse

« C’est con, hein ? Je t’en parle comme si je le connaissais… », lance Mike Clay.

Ce n’est pas con, pas du tout. Parce que c’est ce que la musique de Mac Miller faisait. L’impression de parler à un copain. Quelqu’un qui sait, quelqu’un qui comprend. L’amour, le désir. La fête, l’insouciance. La dépendance, la peine, la solitude. « You never told me/Being rich was so lonely/Oh well/Hard to complain in this five star hotel ». Personne ne dit que l’on se sent si seul au sommet. Mais comment se plaindre dans tout ce luxe ?

Mike Clay le dit : il n’a jamais été « un multimillionnaire trônant en tête des palmarès, isolé dans son manoir ». « Mais j’ai déjà été dans mon appart, tout seul, après avoir donné un show au Festival de jazz. Un instant auparavant, j’étais devant 2000 personnes. Là, c’était juste moi. Et je me demandais : “Pourquoi je fais tout ça ?” »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Mike Clay et le groupe Clay and Friends

Peut-être pour toucher tant de gens, comme Malcolm James McCormick l’a fait. Avec lui, avec tant d’autres. Mike Clay était encore au secondaire quand il a découvert sa musique. « C’était le gars que j’écoutais à 2 h du matin dans le bus de nuit. » Ce qu’il appréciait tant du rappeur américain ? Sa capacité à passer de l’introspection à l’insouciance. De saisir autant la difficulté de vivre que la joie de coucher avec plein de filles. (Dans ses mots : « I just eat pussy/Other people need food. »)

Le 7 septembre 2018, Mike était avec ses amis, ceux de son groupe, le bien nommé Clay and Friends. Ils tournaient le vidéoclip de Going Up the Coast, tirée du mini-album La musica popular de Verdun. En plein milieu de la conception, la nouvelle est tombée. Mac Miller n’est plus. Mike s’est décomposé. « On me voit à la caméra. Je suis défait. J’essaie de sourire, mais c’est complètement faux. »

Ce qui est vrai toutefois : ce jour-là, il a saisi la fragilité des choses. Il l’a expérimentée de nouveau quelques mois plus tard, en tournée. Quand il a eu un accident dans l’Est canadien. « Sur la glace noire, l’auto a fait deux tonneaux avant de tomber entre deux arbres. Les fenêtres ont explosé. Mais nous, nous nous en sommes sortis indemnes. Et c’est fou, mais pendant que tout m’a semblé défiler au ralenti, j’ai pensé à Mac Miller. » L’évènement l’a poussé à composer la pièce OMG.

Mac Miller avait le même âge que moi. Chaque fois que j’entends sa voix, ça me remue. Une minute t’es ici et la suivante, c’est fini.

Mike Clay

Ce que Mike admirait le plus chez Mac ? Son authenticité, son côté terre-à-terre. Et sa capacité à se réinventer. « Il a réussi à évoluer, tout en gardant le respect de la critique et du public. Damn ! »

Ou devrait-on plutôt dire « Dang ! » ? Comme le titre du tube total que le regretté rappeur signait en 2016 avec Anderson .Paak. Une compo funk, jazz, parfaite. Tirée de l’album Divine Feminine, sur lequel on trouve aussi Cinderella, ode à celle qui fut son ex-copine, Ariana Grande. Et qui a saisi, comme peu de chansons l’ont fait, l’anticipation d’une nuit d’amour. En parallèle à la voix de Mac Miller, qui dit toute sa hâte de voir la femme dont il a si longtemps rêvé, il y a celle, poétiquement ravagée, de Ty Dolla $ign qui scande : « J’ai attendu ce moment toute l’année. Toute ma vie. »

Les mots qui marquent

C’est presque toute sa vie d’adulte que David Lee McPhail a écouté le rappeur de Pittsburgh. Depuis K.I.D.S., mixtape paru en 2010, en fait. Souvenir : la première fois que le Montréalais est monté sur scène, c’était justement durant un concert de Mac à Montréal. La star étant en retard, on avait prié des gens dans la salle de monter sur scène pour rapper. David Lee a traversé la foule et pris le micro. Après tout, il avait une composition parfaite pour l’occasion. Ça commençait par les mots : « Compare me to Mac Miller. »

C’est que l’influence de l’artiste sur lui était immense. Il faisait même régulièrement des remixages de ses chansons. Sa pièce préférée ? Kool Aid and Frozen Pizza, datée de 2010. Même si, ces temps-ci, David Lee écoute beaucoup Swimming. Un chef-d’œuvre (oui) nommé de façon posthume pour le Grammy du meilleur album rap de l’année (qui est finalement allé à Cardi B).

Ce que le Montréalais, qui ouvre désormais pour Loud, aimait de M. Miller ? « Il avait une belle tonalité de voix, et il ne l’utilisait pas pour dire n’importe quoi. » Surtout, il parlait de dépendance. « Notre génération a tendance à cacher ces sujets, à faire comme si c’était le fun et que tout le monde devrait se défoncer. Lui, il était capable d’en montrer le côté négatif. »

Paroles prémonitoires

C’est cette même façon frontale de traiter de la dépendance que souligne Koriass. Il cite ce passage de la pièce Brand Name, qui l’a tant marqué après sa mort : « To everyone who sells me drugs/Don’t mix it with that bullshit/I’m hoping not to join the 27 club ». Une prière lancée par Mac aux revendeurs lui fournissant des substances : s’il vous plaît, ne coupez pas la drogue que vous me refilez, j’essaie de ne pas mourir à 27 ans.

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Koriass

Vingt-sept ans, comme Janis Joplin, comme Kurt Cobain, comme Jim Morrison. « Finalement, il ne s’est même pas rendu à cet âge. Quand j’ai réécouté ces paroles, ça m’a poignardé », confie Koriass.

Mentionnons que mercredi, les autorités américaines ont annoncé avoir arrêté un revendeur accusé d’avoir vendu des médicaments de contrefaçon contenant du fentanyl à Mac Miller deux jours avant sa mort.

J’avais un préjugé négatif. Je pensais que c’était juste un rappeur générique. Je l’ai découvert sur le tard, avec l’album GO:OD AM, paru en 2014. J’ai réalisé : “O.K., c’est un dude super talentueux.”

Koriass

Aujourd’hui, il l’apprécie au point de mixer, en show, la pièce What’s the Use de Mac à sa chanson Blacklights. Une composition tirée de Love suprême, qui parle de la mort de son amie, d’une surdose accidentelle.

« De façon égoïste et frustrante, je me dis que j’aurais aimé découvrir ce que Mac Miller aurait fait par la suite. Il venait juste de sortir un album tellement bon ! Mais fuck. Je ne pourrai plus jamais rien écouter de nouveau de lui. »

Vagues musicales

« Si je peux te rapper un texte de Mac Miller, là, tout de suite ? Honnêtement, non », avoue D-Track avant de préciser : « Ses thématiques – le party, les drogues – venaient moins me chercher. Ce n’est pas ma personnalité. » Par contre, musicalement, c’est tout autre chose. « Je sais d’emblée reconnaître son style. Il était unique. La nonchalance de son flow. Quelque chose de posé avec rigueur. Le choix des beats, des échantillons, des ambiances, de ses collaborateurs. »

À ce sujet, le musicien originaire de Gatineau a une pensée pour les artistes cinq étoiles ayant bossé avec Mac. L’incroyable bassiste Thundercat. Le top producteur Dev Hynes, alias Blood Orange. « Il savait bien s’entourer. » S’entourer sur scène et en studio, assurément. Reste que sa solitude semblait cuisante.

Son dernier album s’appelle Swimming. Pourtant, on dirait qu’il est en train de se noyer. C’est tellement sombre. Il dit qu’il ne va pas bien, qu’il va s’automédicamenter, pis que ça va s’arranger. J’aurais plutôt appelé ça Drowning

D-Track

Une touche de lumière ? « Je pense que l’on peut apprendre de la mort des artistes que l’on aime. Réaliser que, peut-être, certains de nos proches ne vont pas bien. Et qu’il faut prendre le temps de prendre aussi de leurs nouvelles. »

Le magnétisme de Mac Miller

Mike Clay

Depuis la disparition du rappeur américain, les fans ne cessent de dénicher du matériel enregistré avant sa mort. Mike Clay mentionne sa plus récente trouvaille, Good News. Une pièce d’une grande douceur « à la Jack Johnson, presque », dans laquelle Mac remarque que les gens veulent seulement nous côtoyer quand les nouvelles sont bonnes. Pas quand nous sommes tristes et déprimés. « J’ai eu les larmes aux yeux en l’entendant », dit l’artiste montréalais. Dans le même style, mentionnons les deux pièces enregistrées juste avant sa mort pour Spotify. Seul au piano, le rappeur interprète sa chanson crève-cœur tirée de Swimming, Dunno. Puis, il fait une reprise du Nothing for Nothing, de Billy Preston. Magnifique.

> Écoutez les pièces Dunno et Nothing for Nothing

Koriass

C’est dans la chanson 2009, « tellement sentie, tellement belle », que Koriass dit se retrouver le plus. Et tout particulièrement dans ces mots : « And sometimes, sometimes I wish I took a simpler route/Instead of havin’ demons that’s as big as my house. » Parfois, j’aurais préféré prendre un chemin plus simple. Plutôt que de devoir affronter ces satanés démons. « Cette idée de ne pas avoir choisi le chemin de vie le plus facile… je le comprends tellement. Ça pince et ça ébranle ma corde sensible. Mais ça fait du bien. »

> Écoutez la pièce 2009

David Lee

Pour David Lee, il n’y a pas d’ordre à suivre pour découvrir la discographie de Mac Miller. « Prends un moment, assieds-toi, pèse sur Play et écoute n’importe quelle chanson. Mais écoute-la pour de vrai. Pas juste en arrière-plan. » Lui-même se promet de se plonger dans The Divine Feminine, véritable ode à la féminité signée par le rappeur disparu. « C’est le CD de Mac que j’ai le moins écouté. Pourtant, c’est un album concept, homogène. Je trouve ça vraiment nice. Il n’y a pas assez d’artistes qui font ça. »

> Écoutez la pièce The Divine Feminine

D-Track

La meilleure porte d’entrée dans l’univers de Mac ? D-Track propose deux choix. Soit l’album GO:OD AM, qui « fait le pont entre ses disques passés et à venir », soit, justement, Swimming, le tout dernier. « Je pense que l’on peut partir de là puis analyser sa carrière à reculons. Musicalement, c’est un disque incroyable. Avec une narration du début à la fin. Les chansons Self-Care, Hurt Feelings… C’est un gros album. »

> Écoutez l'album Swimming