En musique, il ne se fait plus rien d’audacieux, plus rien d’osé, plus rien d’original ? Rien de plus faux. Les jeunes artistes sont nombreuses à s’imposer, à défoncer des portes et à créer. D’une façon libre, personnelle, nouvelle. Et beaucoup d’entre elles arrivent à Osheaga.

Natalia Wysocka
La Presse

En faisant défiler la programmation d’Osheaga, les noms se succèdent : Mitski, Nilüfer Yanya, The Black Madonna… De jeunes artistes féminines solo à la signature unique, à la personnalité forte, à l’attitude marquante, à tout.

La programmatrice Camille Guitton travaille depuis cinq ans chez evenko. Et elle la voit, cette nouvelle génération composée de femmes super talentueuses qui débarquent avec « des propositions inédites, des choses que l’on n’a jamais entendues ».

Elle nomme la Brooklynoise King Princess, 20 ans, qui, ce matin-là, vient de sortir un nouveau simple. Ou encore la magnétique Espagnole Rosalía, son artiste favorite du moment, qu’elle a découverte grâce au vidéoclip de sa chanson Malamente. Et dont le visionnement l’a laissée sans voix. « C’est tout ce que j’aime, en fait. Ce mélange de flamenco traditionnel, de codes très hip-hop dans sa manière de bouger, énumère-t-elle. Le plan où elle est assise sur une moto avec un genre de torero ? Je n’avais jamais vu ça de ma vie. C’est ce qui m’excite dans ce métier : toujours être surprise. La créativité des artistes est incroyable. »

Et elles sont une trentaine cette année à se retrouver sur l’affiche d’Osheaga, armées d’une telle inventivité. L’Ontarienne Lennon Stella, 19 ans, qui a joué dans la télésérie sur le country Nashville ; l’Australienne Mallrat, de son vrai nom Grace Shaw, 20 ans, qui concocte des perles de pop sucrée ; la DJ britannique Charlotte de Witte, 27 ans, qui parcourt la planète avec son électro dense et directe. 

Ces filles sont là pour de bon. Dans 15 ans, on va encore en entendre parler. J’en suis persuadée.

Camille Guitton, programmatrice chez evenko

Mais à quoi attribuer cette effervescence ? Sans vouloir sonner comme si nous avions 298 ans, les réseaux sociaux y sont assurément pour beaucoup. « Le fait qu’on soit tous connectés permet un mélange des genres bien plus fort qu’autrefois, analyse Camille Guitton. Nous sommes influencés par plein de musiques de partout dans le monde. »

PHOTO FOURNIE PAR CAMILLE GUITTON

Camille Guitton, programmatrice chez evenko

Sans oublier la force de YouTube, qui joue un rôle considérable en nourrissant l’imaginaire non seulement sonore, mais également visuel. Elle mentionne à ce sujet la vedette montante du rap et R&B originaire de Philadelphie Tierra Whack. « On sent que sa proposition artistique est entière. Que ce n’est pas uniquement de la musique. »

Sortir des cases

Certes, on peut rester confortablement dans l’algorithme ou le top 50 de Spotify, pays par pays, et tomber invariablement sur ce bon vieux Ed Sheeran (sans rancune, Ed). Mais on peut aussi naviguer de découverte en découverte, sans cesse, partout. 

Camille Guitton donne l’exemple de la « case hip-hop » à Osheaga. Elle mentionne que les représentants du genre étaient souvent programmés dans un certain ordre, afin qu’un admirateur n’ait pas de choix déchirant à faire entre deux vedettes se retrouvant en même temps sur deux scènes différentes. « Mais c’est de plus en plus difficile. Déjà, parmi les fans, certains vont aller vers le hip-hop plus jazz, d’autres plus pop, d’autres plus trap. Les festivaliers sont de plus en plus curieux, ouverts d’esprit, allumés sur des styles différents. Ils peuvent aimer un band comme, je ne sais pas moi, The Glorious Sons, et triper sur $uicideboy$. »

Parlant de girls, maintenant : arrivée de France il y a cinq ans, cette mélomane finie qu’est Camille est ravie d’en voir autant proposer « des projets complètement fous ».

Des projets que l’équipe de programmation dont elle fait partie, composée de quatre hommes et de quatre femmes – « nous avons la parité, c’est important de le souligner » –, désire mettre de l’avant. « Cette nouvelle génération d’artistes féminines est tellement talentueuse ! On sait qu’elles vont rester dans cette industrie et on veut les soutenir dès le début. »

Authentique Naya Ali

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Naya Ali, qui a étudié à Concordia et à McGill en relations publiques, en relations d’affaires et en espagnol, a un jour réalisé qu’elle ne pouvait vivre sans musique.

La Montréalaise Naya Ali est une rappeuse au style direct, authentique, distinctif. Et pourtant, les comparaisons ont déjà fusé. Beaucoup l’ont nommée « la nouvelle Kendrick Lamar ». D’autres, « la prochaine Drake ». Elle rigole. « Ce sont d’incroyables compliments, bien sûr. Mais je n’essaie pas d’être la prochaine quoi que ce soit. Drake est Drake. Je suis Naya. »

Naya est aussi une artiste mettant de l’avant l’importance d’être soi-même – « I don’t conversate/with the fake », balance-t-elle de son flow impressionnant sur Out the Dirt. Dehors, les faux-semblants.

Naya Ali, qui a étudié à Concordia et à McGill en relations publiques, en relations d’affaires et en espagnol, a un jour réalisé qu’elle ne pouvait vivre sans musique. « Ou plutôt, rectifie-t-elle, que je ne pouvais absolument pas accepter de ne pas contrôler ma vie. De ne pas la changer. »

Et c’est en rappant qu’elle l’a fait. Succès. Depuis, sous ses vidéos YouTube, les commentaires sont principalement composés d’émojis de feu. Et de « DAMN ! » d’appréciation. Pas pour rien. Elle a un talent brut. Qu’elle transmet, entre autres, par sa signature visuelle. 

Je suis formée en marketing. L’enrobage est aussi important que le produit. Avoir une marque, c’est capital. Si on veut vivre de son art, il faut le traiter comme une business.

Naya Ali

Sa marque à elle ? « Je dirais qu’elle est forte, puissante, introspective, spirituelle. It’s dope ! »

Nous ajouterions que, sa marque, elle l’a déjà faite. Et qu’elle s’apprête à l’inscrire d’autant plus avec son nouvel album, prévu le printemps prochain, sous étiquette Coyote Records. « Les morceaux flottants du puzzle commencent à s’assembler. C’est magnifique de créer quelque chose en partant de rien. »

Représenter sa ville

Chose magnifique aussi que la possibilité de représenter ses racines. À savoir celles de Notre-Dame-de-Grâce, où la musicienne d’origine éthiopienne a grandi. « Ce quartier compte plein de rappeurs, plein d’artistes. Ça m’a ouvert les oreilles d’être aussi bien entourée. »

Franche et vraie, Naya Ali dit être dans l’action. Ne parler que de problèmes sans rien faire pour que ça change ? « On finit par tourner en rond. Moi, je veux faire de mon mieux pour représenter ma ville aussi globalement que je le peux. » Petite pause et rire entendu : « Comme Drake l’a fait pour Toronto ! »

Non, le rap de Naya ne s’excuse pas. « Aujourd’hui, les artistes hip-hop n’ont plus peur de montrer leurs émotions. C’est génial. J’ai grandi dans les années 90, c’était différent. »

Certes, le milieu musical dans lequel elle évolue est plutôt masculin. Mais les choses changent. « Aux États-Unis, la game est différente. Au Québec, c’est encore nouveau. J’ai confiance que beaucoup de femmes vont rejoindre les rangs du rap. »

Scène verte, le 2 août à 13 h 40

MUNYA, au bon endroit au bon moment

PHOTO MICHAEL GANNON, FOURNIE PAR L’ARTISTE

Formée en piano classique et en chant d’opéra, MUNYA – de son vrai nom Josie Boivin – a, entre autres, été choriste et claviériste pour Philémon Cimon avant de prendre les rênes de sa destinée.

L’arrivée de MUNYA dans la cour des grands s’est faite tout récemment. Et super rapidement.

Tout a commencé par une critique enthousiaste de sa chanson Des bisous partout sur le site spécialisé Pitchfork. Puis, boum. Un deuxième article a suivi lorsque l’artiste originaire du Saguenay a dévoilé son morceau Hotel Delmano. Aucune idée, dit-elle, comment le site à l’aura culte a découvert ses pièces. « Parfois, dans la vie, on est à la bonne place au bon moment. C’est un mystère ! »

Mystère, peut-être, mais aussi résultat d’une solide dose de travail acharné. Formée en piano classique et en chant d’opéra, MUNYA – de son vrai nom Josie Boivin – a, entre autres, été choriste et claviériste pour Philémon Cimon. Un artiste dont elle admire la personnalité. « Il s’écoute beaucoup, il ne se juge pas. Même quand il a des idées vraiment spéciales ! »

Rendre les gens heureux

Une idée de sa signature à elle ? Eh bien, même si elle n’aime pas forcément les étiquettes, elle approuve la description voulant qu’elle crée de la pop rêveuse et douce aux accents vaguement surf.

En effet, l’écouter, c’est comme se plonger dans le souvenir éthéré d’une fin de journée magique passée à la plage avec les copains. De la magie, c’est d’ailleurs ce que Josie dit vouloir répandre. Surtout que sa vie a été marquée de moments difficiles. 

J’ai été confrontée à la mort, à la maladie… Mais ma mère, qui a succombé au cancer, m’a légué le gène du bonheur. Depuis, mon but, c’est de rendre les autres heureux, leur donner envie de partir en road trip, les faire rêver, les transporter ailleurs. Dans un endroit où ils sont bien.

MUNYA

Elle, pour sa part, se sent super bien au sein de cette nouvelle génération d’artistes féminines qui prennent les scènes d’assaut. Des filles fortes, unies, poussées par un insatiable désir de créer. MUNYA, qui compose et produit sa musique seule, avec sa guitare, son échantillonneur, son clavier et ses pédales d’effets, énumère : « Mon amie Ouri, qui sera à Osheaga, Chloé Soldevila du groupe Anemone qui le sera aussi, Laurence et Camille de Milk & Bone… On chille ensemble, on écrit des chansons, on se soutient. »

L’effervescence, elle la sent, même si elle ne saurait l’expliquer. « Je ne sais pas ce qui se passe, mais je trouve ça beau, vraiment beau, de nous voir aller. J’ai hâte de voir ce qui s’en vient. »

Scène des arbres, le 2 août, à 13 h