Parmi les figures émergentes de l'expression française en pop de création, Clara Luciani pique notre curiosité. Ses collaborations sporadiques avec La Femme ne laissaient pas prévoir une carrière solo aussi prometteuse : Sainte-Victoire, son premier album, laisse à tout le moins prévoir un intérêt assez fort pour une prise de contact avec le public des FrancoFolies montréalaises.

Publié le 11 juin 2018
Alain Brunet LA PRESSE

En région marseillaise, elle a grandi dans un environnement propice à la musique. Semble-t-il qu'il y avait tout plein d'instruments à la maison familiale, le paternel étant un passionné de la pratique musicale sans être professionnel. Elle obtint sa première guitare à l'âge de 11 ans après avoir vendu les jouets dont elle ne voulait plus. Dès lors, elle s'était mise à l'écriture de chansons.

Elle mit du temps à se trouver, confie-t-elle lorsque jointe à Paris où elle vit depuis l'âge de 19 ans. Dès lors, tout s'est passé très vite : enregistrements et tournées avec La Femme, collaboration avec le projet Nouvelle Vague, Raphaël, Alex Beaupain, le rappeur Nekfeu, Hologram, et puis... une peine d'amour l'aurait incitée à s'encabaner et puis à défendre ses propres chansons françaises.

«J'ai beaucoup chanté, c'est ainsi que j'ai trouvé mon ton, ma voix, mon style, mon identité.»

Elle dit n'avoir pas beaucoup travaillé la guitare, qu'elle croit maîtriser sommairement, mais plutôt la voix et l'écriture. «Longtemps, j'ai écrit de manière un peu plus ampoulée, plus baroque, avec beaucoup de lourdeur. On veut être élégant, on est finalement ridicule. J'ai eu du mal, mais cette quête est derrière moi.»

Elle dit avoir choisi une écriture «presque blanche, mais avec du rythme», à l'instar d'écrivaines telle Annie Ernaux.

«Je préfère dire les choses directement, sans artifices. J'essaie de ne pas trop poétiser. J'écris comme je pourrais dire à l'oral. Les chansons pour moi sont des flèches, elles doivent parler aux gens et les toucher immédiatement. Lorsque moi-même je ne comprends rien aux paroles d'une chanson, j'ai l'impression que son auteur n'a écrit que pour lui. Je m'en lasse très vite.»

Parler d'amour

Les esquilles de récits que sont ses textes de chansons sont pour la plupart privées, intimes.

«J'écris sur ce qui m'arrive, sur ce que je traverse dans la vie. Ce n'est jamais politique; je préfère aborder des sujets à la fois personnels et universels. Quand on parle d'amour, on a pourtant l'impression d'être le seul à le vivre aussi intensément, que les autres n'aiment pas assez. Lorsqu'on vit une grande peine d'amour, on se sent très seul dans cette douleur. On a l'impression que jamais personne n'a été aussi triste que soi. Or, nous faisons tous l'expérience de cet état d'âme, avec des singularités qui nous sont propres.»

Clara Luciani émerge parmi cette nouvelle vague d'auteures, compositrices et interprètes françaises.

«Je n'ai pas l'impression de faire partie d'une vague ou d'une famille, de trouver un miroir dans ces femmes-là. J'aime bien Juliette Armanet, par exemple, mais on ne peut pas nous comparer sur grand-chose.»

Sa culture musicale est plutôt classique. Elle cite spontanément Claude Debussy, Chet Baker, Nico, Patti Smith, PJ Harvey, Albin de la Simone, Pierre Lapointe (avec qui elle a des liens d'amitié et professionnels) ou même Françoise Hardy dont elle admire «l'écriture, la notion très forte de la mélodie et les choix esthétiques de très bon goût».

En studio, elle a travaillé avec Ambroise «Sage» Willaume (Revolver, Woodkid) et Benjamin Lebeau (The Shoes, Julien Doré, Raphaël); ils ont oeuvré à la réalisation de son EP et de l'album Sainte-Victoire, pour lequel elle s'est aussi adjoint les services de Yuksek (remixer de Likke Li, Lana Del Rey, Brigitte).

«Nous avons mis du temps à trouver le son. Je voulais m'inscrire dans une tradition de chanson française, mais ne pas avoir l'air d'un pastiche. Dans cette optique, je voulais aussi intégrer des sonorités plus anglo-saxonnes, plus modernes, plus rock, parfois électroniques. Ce fut un vrai casse-tête, et je n'aurais pu le faire toute seule.»

En chair et en os

Aux Francos, en fin de semaine, elle se produisait avec quatre musiciens - guitares, basse, batterie, claviers. Clara Luciani n'est ni hip-hop ni électro, on la devine en réaction avec tous ces laptop heroes qui dominent une large part de la musique populaire aujourd'hui.

«C'est important pour moi de jouer avec des instrumentistes. Pour moi, la musique a toujours été associée à quelque chose de très collectif, du partage, de la chaleur humaine, du hasard, de l'imperfection, de l'accident. C'était original d'avoir des machines, j'ai aujourd'hui l'impression que c'est encore plus original de ne plus en avoir, c'est-à-dire revenir à quelque chose de plus organique, sans que ce soit réactionnaire. Je préfère des êtres humains qui jouent, qui bougent, qui suent. Il importe pour moi qu'on entende l'être humain s'exprimer.»