Norah Jones a un talent fou, personne n'en a jamais douté. Mais alors qu'on pouvait avoir l'impression de tout connaître d'elle, la voilà qui s'amène au Festival de jazz avec un nouvel album franchement étonnant, créé en symbiose avec Danger Mouse. Retour sur une expérience libératrice.

Alain de Repentigny LA PRESSE

Norah Jones a un parcours intéressant. Propulsée par le succès monstre de son premier album, Come Away With Me, la fille de Ravi Shankar aurait pu n'être qu'une star instantanée, talentueuse certes, mais qui serait progressivement retombée dans un quasi-anonymat par la suite. Les ventes de ses deux albums subséquents ont évidemment été moins spectaculaires, mais elle a continué à remplir ses salles, même si elle paraissait toujours un peu intimidée sur une scène.

Depuis 10 ans, la chanteuse de 33 ans a fait ses classes, collaborant notamment avec des grosses pointures comme Ray Charles, Willie Nelson et Wynton Marsalis, ainsi qu'avec les Foo Fighters et ses amis des Little Willies avec lesquels elle s'amuse à reprendre des classiques de la musique country. Mais si on a vraiment hâte de la revoir au Festival de jazz cette année, c'est à cause de son excellent nouvel album ...Little Broken Hearts, créé en symbiose avec le réalisateur Brian Burton, mieux connu sous le pseudonyme de Danger Mouse.

Au bout du fil, Norah Jones concédera de sa voix souriante qu'elle a appris de chacune des ses expériences périphériques, puis elle ajoute: «Mais de façon plus spécifique, il y a eu Rome...» En effet, c'est grâce à cet album paru en 2011 qui se voulait un hommage à la musique des western spaghetti qu'elle a pu travailler avec Burton qu'elle connaissait comme le réalisateur de Beck, Gorillaz et des Black Keys et la moitié du duo Gnarls Barkley.

Après avoir recruté des musiciens qui ont joué sur les enregistrements d'Ennio Morricone, Burton a lancé une invitation à deux chanteurs qui n'étaient pas associés à cet univers musical: Jack White et Miss Jones. «C'est la première personne qu'on a solicitée, a déjà dit Burton. C'est tellement une bonne chanteuse.»

Le déclic

Le déclic s'est fait instantanément entre Jones et l'homme-à-tout faire tant et si bien que, peu après, ils s'enfermaient quelques jours dans un studio pour voir ce que ça donnerait, sans pression aucune. Chacun étant très occupé, le fruit de cette brève collaboration est resté sur les tablettes pendant quelques années avant qu'ils ne se remettent vraiment au travail. Trois chansons de ...Little Broken Hearts proviennent de cette première séance de remue-méninges: After the Fall, Travelin' On et All A Dream. Trois chansons dans lesquelles on reconnaît Norah Jones mais qui, comme l'ensemble du disque, étonnent par leur groove, leur couleurs et une modernité qu'on n'associait pas à la chanteuse country-pop-jazz.

«Les gens trouvent que c'est très différent et ça l'est, mais pour moi, ce n'est pas si fou, répond Norah Jones. C'est important d'explorer de nouvelles avenues. Par exemple, j'ai voulu chanter un peu différemment sur chaque chanson pour mieux faire passer le sens du texte.»

Ce qui frappe également à l'écoute de ce disque sur le thème de l'échec amoureux, c'est le contraste entre ces textes sombres, voire menaçants, et les musiques accrocheuses, parfois même délicieusement légères.

«On a tenté de trouver un équilibre, explique la chanteuse. Dans certaines chansons joyeuses, on a écrit des textes sombres et vice-versa. On ne savait pas vraiment quel genre de disque on était en train de faire ou ce sur quoi on écrirait. C'est comme quand tu construis une maison en papier mâché: au début, tu ne sais pas de quoi ça va avoir l'air. On essayait des choses: tiens, ça sonne bien, mettons-y des cordes ou un peu de fuzz.»

Norah Jones avait l'habitude d'arriver en studio avec des chansons toutes prêtes et des idées assez précises des arrangements qu'elle voulait. À l'écouter parler, on comprend que ce plongeon dans le vide lui a fait le plus grand bien. «C'était tellement amusant de n'avoir aucune idée de ce qu'on allait faire. Je me souviens que la toute première semaine, j'étais malade, je souffrais d'allergies, mais ça s'est très bien passé. Brian et moi travaillons vraiment bien ensemble, très rapidement. C'est parfait parce que je ne suis pas très patiente...»

Avec le temps, ajoute-t-elle, elle est beaucoup moins préoccupée par l'image que les gens ont d'elle. «Ça me libère comme auteur parce que je ne crains plus d'écrire quoi que ce soit même si c'est un peu délirant. Ça vient avec l'expérience.»

Norah Jones s'amène à Montréal avec un tout nouveau groupe de quatre jeunes musiciens dont elle a fait la connaissance à New York. Son enthousiasme est palpable quand elle parle de ses nouveaux complices et de la façon dont ses chansons, nouvelles comme anciennes, sonnent désormais en concert: «Il faut aussi que j'adapte mes vieilles chansons sinon je m'ennuierais à force de les chanter.»

Norah Jones à Wilfrid-Pelletier, le 7 juillet, à 19h30.