On ne l’appelle pas le roi des ondes par flagornerie. Paul Arcand anime l’émission radiophonique la plus écoutée au pays. Puisqu’il faut se lever est l’émission de radio la plus populaire au Canada, toutes langues confondues.

Publié le 10 juin

C’est au sommet de sa popularité donc, alors que personne ne doute de sa pertinence, que le roi des ondes a annoncé jeudi à ses auditeurs qu’il renoncerait à son trône dans deux ans, à la fin de l’entente qui le lie au 98,5 FM.

Ceux qui le connaissent ne semblent pas surpris outre mesure de sa décision. En 2024, Paul Arcand aura 64 ans. Il aura été exactement 20 ans à la barre de l’émission matinale du 98,5 FM. Dès 5 h 30, « quatre heures et demie par jour, cinq jours par semaine, plus de 40 semaines par année », me rappelait-il récemment en entrevue, en laissant entendre qu’il était mûr pour un nouveau défi.

« J’adore la radio, je trouve que c’est un médium fantastique. Je ne veux pas prendre ma retraite, mais à un moment donné, est-ce que je veux avoir un rôle moins exigeant ? On y va un an à la fois », m’avait-il répondu en janvier, lorsque je lui avais demandé s’il comptait encore animer l’émission du matin pendant cinq ans.

Il y a donc un moment qu’il songeait à quitter ce créneau et qu’il l’a annoncé à ses patrons. La rumeur de son départ bruissait dans les couloirs de Cogeco depuis plusieurs semaines. C’est du reste pour court-circuiter les fuites qu’Arcand a tenu à faire l’annonce lui-même. On est un maître communicateur ou on ne l’est pas…

Paul Arcand anime une émission du matin à la radio depuis déjà 32 ans. D’abord à CJMS, puis à CKAC et enfin au 98,5 FM. « Je veux, dans deux ans, passer à autre chose », a-t-il annoncé jeudi aux auditeurs de Puisqu’il faut se lever. « Pourquoi, me direz-vous ? Parce que j’ai envie de faire autre chose aussi. Et je trouve quand même que ça fait un bail et que c’est demandant. C’est beaucoup de travail. Arrive un moment aussi où il faut passer à autre chose. »

Contrairement à d’autres animateurs qui ont tardé à tirer leur révérence, Arcand a la lucidité de quitter son émission alors que sa réputation est intacte et inébranlable, qu’il est admiré par ses auditeurs et ses collaborateurs, redouté par ses rivaux… et craint par tous les politiciens, de Québec à Ottawa en passant par Montréal.

On dit que personne n’est irremplaçable, mais le départ de Paul Arcand de l’émission matinale du 98,5 FM laissera un vide, qui sera certainement difficile à combler. Les conjectures sur sa succession vont déjà bon train. Tout comme celles de sa prochaine destination.

On peut parier qu’il sera de retour sur les ondes de Cogeco, propriétaire du 98,5. On ne laisse pas partir une tête d’affiche de sa trempe comme ça. « Paul est un incontournable de la radio, et nous profiterons de tous les instants avec lui. La suite des choses sera annoncée en temps et lieu », a déclaré Cogeco Média à La Presse par courriel.

Il y aura donc, assurément, une suite. Car s’il renonce à sa carrière de morningman, Arcand ne compte pas pour autant « rentrer dans ses terres », a-t-il précisé à ses auditeurs, à qui il veut désormais « proposer des rendez-vous ». Des rendez-vous occasionnels ? Un rendez-vous hebdomadaire ?

L’animateur a l’intention de « garder un micro », dit-il, pour faire ce qu’il aime : des revues de presse et des entrevues. Tiens, tiens, il y a justement une émission du midi se spécialisant en la matière qui vient de perdre son animateur au 98,5 FM… On jase, comme dirait Guy A. Lepage. Je serais le premier étonné qu’Arcand troque une quotidienne de quatre heures trente contre une autre quotidienne de trois heures, juste parce qu’il peut faire la grasse matinée.

Paul Arcand, qui travaille actuellement sur une série documentaire, fera bien ce qu’il veut, comme il le veut, à la fréquence et au rythme qui lui convient. C’est un géant de la radio à qui l’on déroulera le tapis rouge… pendant deux ans. Il le mérite bien.

Certains ne le décriraient pas ainsi, mais Paul Arcand est un gentleman. Il s’est félicité en ondes jeudi des résultats de son émission aux sondages printaniers (elle est première partout, toutes catégories confondues), mais a souligné de manière plus large la vitalité de la radio parlée, en lançant des fleurs à son principal concurrent, Patrick Masbourian, de Radio-Canada. C’est chic. J’ai moi-même été très critique de ses films documentaires. Il n’en est pas moins resté cordial et généreux en entrevue.

C’est un journaliste coriace, certains diraient pugnace. Il lâche rarement le morceau. Combien l’ont appris à leurs dépens ? Les dirigeants ont des comptes à rendre.

Arcand n’accepte pas qu’ils ne répondent pas de leurs actes – et à ses questions –, quitte à nous rappeler quotidiennement que personne du Bureau des passeports n’a daigné accuser réception des nombreuses demandes d’entrevue de son équipe.

Il ne fait pas les choses à moitié. Son ton de bouledogue, de justicier populaire et populiste du « gros bon sens » et des « vraies questions » a parfois pu en irriter certains (j’en suis). Ses coups de sang l’ont à l’occasion poussé à faire abstraction de nuances, de subtilités ou de zones grises pourtant éclairantes. J’évite à son émission les übercommentateurs qui s’improvisent spécialistes de tout et de rien, tout en reprochant à ceux qui approfondissent un sujet qu’ils maîtrisent de trop l’approfondir.

Toujours est-il qu’il est difficile de ne pas succomber au charme indéniable et au talent de communicateur hors norme de ce monstre sacré de la radio. À sa capacité exceptionnelle de raconter, d’expliquer, de vulgariser, de captiver son auditoire. Que ce soit en talonnant un ministre fuyant, en parlant de la guerre en Ukraine avec Fabrice de Pierrebourg ou Jean-François Lépine, de l’évolution du droit criminel avec Denis Gallant, en révélant les clés d’une énigme absurde ou en subissant les sympathiques railleries de l’inénarrable Fabien Cloutier.

La raison de son succès, plus que tout à mon avis, est son authenticité, dans ses défauts autant que dans ses qualités. Paul Arcand n’est pas un personnage. Ça s’entend et ça se sent. Dans le plaisir qu’il a avec son équipe, peu importe qui la compose. De cette chimie des ondes qu’il sait créer, qui ne s’invente pas ni ne se feint. C’est un capitaine remarquable qui, bientôt, pourra davantage souffler. Puisqu’il n’aura plus à se lever.