Au tournant des années 1990, 17 hommes homosexuels ont été assassinés à Montréal. Les meurtres ont été commis sur une période d’environ quatre ans. La plupart fréquentaient les bars du Village gai. Si certains ont été tués dans des parcs, d’autres ont trouvé la mort dans leur appartement ou leur chambre d’hôtel.

Publié le 7 juin

Les corps étaient souvent mutilés. Trente, quarante ou même cinquante coups de couteau ou de tournevis ont montré que les meurtriers s’étaient acharnés et avaient fait ce qu’on appelle de l’« overkill ». Ces sadiques voulaient visiblement donner la mort à leur victime, mais aussi à la honte qu’ils avaient au fond d’eux.

Et puis, il y a eu ceux que l’on tuait pour le simple plaisir de « se faire une tapette ». Le meurtre de Joe Rose, en mars 1989, a frappé l’imaginaire. Ce militant gai a été roué de coups et poignardé par quatre jeunes alors qu’il montait à bord d’un autobus de nuit de la STCUM.

Cette triste période, qui a profondément marqué la communauté LGBTQ+, est le point de départ de la balado Le Village : meurtres, combats, fierté qu’OHdio offre à compter de ce mardi. J’ai écouté les sept épisodes en rafale dimanche après-midi. C’est de la très bonne radio !

image fournie par Ohdio

Le Village : meurtres, combats, fierté

Ce document exceptionnel, on le doit à la journaliste Marie-Ève Tremblay et au réalisateur Philippe Marois. Je dis exceptionnel, car ils ont eu l’intelligence de bâtir leur série en jumelant l’histoire des 17 meurtres à celle du Village gai et à la lutte pour une meilleure reconnaissance des droits des gais et lesbiennes.

Je vous le dis tout de suite, à partir du quatrième épisode, vous ne voudrez plus quitter vos écouteurs.

Le point de départ de cette série vient de la CBC, qui a produit à ce jour deux balados intitulées The Village. On sait que la communauté gaie de Toronto a vécu un terrible drame entre 2010 et 2017 lorsque le tueur en série Bruce McArthur, un jardinier paysagiste, a assassiné huit homosexuels avant d’enterrer leurs restes dans les jardins de certains clients.

Marie-Ève Tremblay a accepté le défi de raconter à sa façon ce qui s’est joué à Montréal. Certains éléments de sa balado seront maintenant utilisés par ses collègues de la CBC.

L’une des forces de la production québécoise est la grande qualité des intervenants.

On y entend trois des quatre militants qui ont alerté l’opinion publique et secoué le gouvernement de l’époque pour qu’enfin la police fasse convenablement son travail et que les droits des gais, durement éprouvés par les ravages du sida, soient reconnus et protégés dans divers domaines, comme le travail ou la santé.

Ces militants qui mériteraient une place publique en leur hommage sont Roger LeClerc, Michael Hendricks, Claudine Metcalfe et Douglas Buckley-Couvrette. Ce dernier est aujourd’hui disparu.

C’est Michael Hendricks qui a été le premier à remarquer que les victimes étaient homosexuelles et qu’elles n’étaient pas présentées ainsi par la police et les médias. Ceux-ci ont d’ailleurs consacré des entrefilets aux premiers meurtres.

Il a fallu plusieurs morts avant que l’on nomme correctement les choses : c’était de l’homophobie dans sa plus sanglante horreur.

L’attitude rétrograde de la police, à cette époque, occupe beaucoup de place dans cette série. Il est question des nombreuses descentes qui étaient effectuées, dont celles de la soirée Sex Garage et du bar Kox. Un chef de police changera les choses, et c’est Jacques Duchesneau. Il est présenté dans le dernier épisode.

L’épisode où les militants racontent comment ils ont réussi à obtenir une rencontre avec le ministre de la Justice de l’époque, Gil Rémillard, est ahurissant. Lors d’une conférence de presse, ils ont brandi le spectre d’un « outing ». Et pour cela, ils ont invité deux jeunes hommes qui avaient eu des relations sexuelles avec un membre influent du gouvernement.

Résultat : trois jours plus tard, les militants obtenaient un rendez-vous avec le ministre Rémillard qui, depuis des mois, ignorait leurs demandes.

C’est ce qui a mené aux audiences de la Commission des droits de la personne en 1993 et, six mois plus tard, à un rapport qui a fait le bonheur des militants. Son contenu a fait faire des pas de géant à la lutte contre les préjugés et la discrimination.

Marie-Ève Tremblay n’a pas eu de mal à convaincre les dizaines de personnes que nous entendons dans la balado de s’exprimer. Mais avec les familles des victimes, ce fut autre chose. « Ça a été très difficile pour moi de les appeler, dit-elle. Trente ans plus tard, la blessure est encore là. Et je les comprends. »

Il faut savoir que la plupart des victimes cachaient leur homosexualité à leur famille. « Souvent, les parents apprenaient que leur fils était gai au moment où celui-ci mourait du sida, dit Marie-Ève Tremblay. C’est incroyable ! »

Gabriel Ethier, frère de Gaétan Ethier, l’une des victimes, a toutefois accepté de parler. « Quand je lui ai dit que la mort de son frère avait en quelque sorte fait avancer les choses, il n’en revenait pas », m’a confié Marie-Ève Tremblay.

En effet, lorsqu’à la toute fin de la série, la journaliste récite les noms des 17 victimes, c’est à cet effroyable sacrifice que l’on pense.

Trente ans plus tard, quelques meurtriers ont été identifiés et punis. Au moins deux victimes ont péri sous la lame d’un tueur en série. Mais plusieurs meurtres n’ont toujours pas été résolus.

Le Village n’est plus ce qu’il était. Il fut un lieu de fête, un refuge, un milieu où chacun a revendiqué le droit d’être ce qu’il est vraiment. Mais il a aussi été un cercueil pour certains. Il ne faudrait pas l’oublier.

Le Village : meurtres, combats, fierté, offerte sur OHdio.