Denise Filiatrault fait partie d’une rare catégorie d’artistes, celle que j’appelle les « actrices de feu ». Quand on les voit jouer, on ne sait jamais si elles embrasent d’elles-mêmes les rôles qu’on leur confie ou si les metteurs en scène font le judicieux choix de leur offrir des personnages qui ont du « chien ».

Publié le 22 avril

Cette question, je me la suis posée une fois de plus en regardant le documentaire Denise Filiatrault – Parcours d’une légende, qui est présenté ce vendredi soir sur les ondes de TVA.

Ce fameux feu que j’évoque, Denise Filiatrault l’a mis dans la rage d’Hélène (Il était une fois dans l’Est), dans le caractère d’acier de Blanche Bellefeuille (La mort d’un bûcheron) ou dans les rancœurs de Lola Lee (Demain matin, Montréal m’attend).

Ce feu, elle le mettra aussi dans de nombreux autres personnages qui ont traversé sa longue carrière : Rose Ouimet et Pierrette Guérin (Les belles-sœurs), Roberta (Le vol rose du flamand), Gertrude Blum (Le Sea Horse) ou Délima (Les belles histoires des pays d’en haut).

Denise Filiatrault a souvent raconté son parcours de pionnière et de bûcheuse acharnée dans une foule d’entrevues. Mais ce documentaire, réalisé par sa fille Danièle Lorain et produit par Denise Robert, nous fait voir un aspect primordial de sa carrière : la prodigieuse envie qu’elle a eue de faire ce métier. Quand elle parle de cette fillette qu’elle voit en spectacle dans un sous-sol d’église, on comprend qu’à partir de là, elle voudra tout mettre en œuvre pour faire comme elle.

Lorsqu’elle fait ses premiers pas au théâtre, alors qu’elle est en 8année, la jeune Denise conserve son maquillage le lendemain matin pour aller à l’école. « Je voulais montrer que je faisais du théâtre ! Pauvre p’tite fille, a voulait-tu ? », dit-elle en se décrivant.

Mais paradoxalement, celle qui a fait des pieds et des mains pour se faire un nom nous dit qu’elle a cessé de jouer parce qu’elle était devenue paresseuse, quelque peu blasée. Apprendre des textes était devenu un labeur pour elle. C’est ce qui fera qu’elle se tournera vers la mise en scène au théâtre et la réalisation au cinéma.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Tremblay est l’une des deux personnes interrogées dans le documentaire. L’autre est Denys Arcand.

Ne vous attendez pas à retrouver autour de Denise Filiatrault une foule de collaborateurs et de camarades de jeu. Deux seules personnes apparaissent dans ce documentaire, Michel Tremblay, avec lequel il est beaucoup question de la création des Belles-sœurs, et Denys Arcand, avec qui elle n’a pas travaillé, sauf pour une scène de 25 secondes dans le film Gina. Il faut savoir que la femme de scène et le cinéaste sont de grands amis.

En revanche, on a droit à plusieurs extraits d’archives où l’on voit l’aspect music-hall de sa carrière et l’extrême richesse de son parcours. Dieu qu’elle en fait, des choses ! La finale de l’émission nous offre un montage d’images tout à fait éloquent à cet égard.

Pour raconter son enfance et ses débuts, on a eu l’idée d’emmener Denise Filiatrault sur les lieux qui l’ont vue grandir. Devant la maison où elle est née, rue Cartier, entre Saint-Joseph et Gilford, elle montre du doigt des appartements et nomme sans hésiter le nom de ses anciennes voisines.

Devant l’épicerie du coin (toujours présente), elle se rappelle comment elle tannait le propriétaire le mercredi matin pour savoir si le Radiomonde, hebdomadaire où l’on parlait des grandes vedettes de l’heure, était arrivé.

Puis, face à l’ancien Faisan Doré, angle Saint-Laurent et Sainte-Catherine, elle dit qu’elle a été embauchée pour relancer le cabaret, mais qu’on l’a « sacrée dehors » parce qu’elle « n’était pas bonne ».

C’est dans ce cabaret qu’elle a fait la rencontre de Jacques Lorain, qui deviendra son mari et le père de ses deux filles. « Mon école nationale de théâtre, mon conservatoire, c’est lui qui me les a donnés. »

Il est évidemment question des soirées difficiles au Casa Loma où elle se produisait avec Dominique Michel. De cette artiste, que le public associe à tout jamais à Denise Filiatraut, il est évidemment question de Moi et l’autre. On apprend que la « grande race de démone » regarde encore des épisodes de cette comédie qui a marqué l’histoire de la télévision et que cela la fait toujours rire. « Dominique est la fille qui m’a fait le plus rire dans ma vie », dit-elle.

Denise Filiatrault trouve que les jeunes sont aujourd’hui très chanceux d’avoir des écoles de théâtre. Mais quand Tremblay lui demande si elle aurait aimé étudier cet art, elle répond oui, avant d’ajouter que la grande impatiente qu’elle a toujours été n’est pas sûre qu’elle se serait rendue au bout des trois ou quatre années de formation.

Au sujet de cette mythique impatience si souvent dépeinte par les comédiens qu’elle a dirigés, elle se contente de dire : « Quand ils travaillaient, j’étais patiente. Mais quand je sentais qu’ils n’avaient pas travaillé, je devenais folle. »

À la fin du documentaire, Denise Filiatrault dit cette chose renversante : « Je n’étais pas une grande actrice. » Mais il suffit de revoir les grandes performances que nous laissent la télévision et la télé pour comprendre que cela est complètement faux.

Comment expliquer alors la création, de son vivant, du prix Denise-Filiatrault, qui sera remis à une personne pour sa contribution remarquable au domaine des arts de la scène, qu’il s’agisse de composition, de création, de direction artistique, de production, de scénographie, de mise en scène ou de technique de scène ?

Le caractère polyvalent de ce prix réjouit « la Filiatrault ». Car avec son énergie légendaire, elle a épousé ce métier sous toutes ses coutures, tous ses revers.

Le feu, il est là, aussi.

Denise Filiatrault – Parcours d’une légende. Le 22 avril, TVA, 21 h.