Que vaut une révolte sociale quand on a le cœur brisé ? Au plus fort de la crise étudiante qu’on a surnommée « le printemps érable » il y a 10 ans, mon frère était en pleine séparation et je l’ai hébergé chez moi le temps qu’il se remette sur pied. C’est en 2012 que j’ai découvert les ravages des ruptures par texto – ma dernière séparation remontait aux débuts de l’internet.

Publié le 15 février

Pour la première et seule fois de ma vie, dans un état d’épuisement pas loin du burnout, j’avais pris un congé sabbatique de quatre mois et je n’aurais pas pu choisir pire timing.

Mon appartement était situé pas très loin du parc Émilie-Gamelin, au cœur des manifestations et des affrontements avec la police. Les jours étaient rythmés aux cris des slogans, des bruits de casseroles et des déambulations de manifestants. Mon chum s’est fait poivrer une fois en allant acheter des poivrons à la fruiterie, pris en sandwich entre les étudiants et la police. Il faut dire qu’avec ses cheveux fous et ses lunettes, il avait l’air d’un méchant chargé de cours en philo, même s’il n’a jamais fini son cégep.

J’espérais décrocher de tout pendant ce congé, mais je suis restée scotchée pendant des semaines aux nouvelles et aux réseaux sociaux, à observer un phénomène qui n’avait pas d’équivalent dans l’histoire du Québec. Ça se passait dans ma rue.

Mais mon petit frère était en grosse peine d’amour, je devais l’aider. Le soir, je sortais une bouteille de vin, nous allions dehors sur la terrasse, je l’écoutais pendant que les hélicoptères tournoyaient au-dessus de nos têtes. Car comme le voulait la formule, le combat était « tous les soirs jusqu’à la victoire ! »

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On n’arrête pas de dire ces temps-ci que la société québécoise n’a jamais été aussi divisée. Le printemps érable ne donnait pas sa place sur ce plan. Les temps changent, ceux qui font du grabuge en ce moment sont des camionneurs contre les mesures sanitaires. Pour l’instant, je trouve qu’ils se font bien moins matraquer que les étudiants à l’époque (tant mieux, je déteste les matraques).

Vous vous souvenez qu’on avait passé en 2012 une « loi spéciale » interdisant entre autres de manifester masqués ? L’histoire a de ces ironies, quand même. Et les jeunes répondaient à cela en chantant : « La loi spéciale, on s’en câlisse ! »

J’avais beau être aux premières loges des manifs (et d’une âme en peine), je ne comprenais pas la haine envers les étudiants par moments. Ma mère, qui habite à deux pas de chez moi, non plus. Elle frappait sa casserole et prévoyait de l’eau et des guenilles pour les jeunes au cas où ils recevraient des gaz lacrymogènes devant chez elle. Je la trouvais pas mal « drama queen », mais elle était vraiment solidaire des étudiants, alors qu’aujourd’hui, elle craint les antivax.

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Oui, ça brassait, mais nous n’étions pas en colère contre ce mouvement qui rendait parfois hystériques ceux qui vivaient loin de l’action. D’un autre côté, j’étais souvent exaspérée par le lyrisme pénible de certains adultes qui semblaient vivre par procuration le fantasme d’une révolution aux contours flous qu’ils n’avaient jamais pu mener. Mon ami Gérald, journaliste à la retraite qui habitait les Laurentides, riait de nous quand on s’enflammait sur le sujet. Pour lui, c’était surtout un phénomène montréalais, avec quelques antennes dans d’autres villes.

Au paroxysme de la crise, un vent de folie semblait souffler sur le Québec. Dans une chronique, Joseph Facal s’imaginait emprisonné dans un Kebekistan dirigé par le leader suprême Amir Khadir. C’est dans cette période qu’un certain Magnotta a envoyé par la poste des bouts de sa victime dépecée aux partis libéral et conservateur. Le jour où le gouvernement de Jean Charest a voté sa fameuse loi spéciale, la tension était palpable le soir même au parc Émilie-Gamelin. Je revenais d’un spectacle avec mon chum, et nous avons dû courir sous les grenades assourdissantes qui sifflaient, tandis que les gens sur les terrasses de la rue Sainte-Catherine se mettaient en colère contre les policiers.

Je pense que les casseroles ont commencé quand une partie de la population, en se faisant entendre, a voulu freiner une violence certaine qui grandissait.

Tout ce que j’avais à faire en 2012 était d’observer et de tendre l’oreille. Que voulaient vraiment ces jeunes ? L’augmentation des droits de scolarité n’était-elle qu’un prétexte ? Pourquoi brandissaient-ils des poèmes de Gaston Miron ? Je sens que de là est né quelque chose qui bouleverse la société québécoise encore aujourd’hui, sans mettre le doigt dessus, alors qu’on parlait du Plan Nord, et que les Autochtones étaient absents du discours public.

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Mais mon frère n’allait pas bien. Aujourd’hui, il s’entend super bien avec son ex, mais en 2012, leurs échanges de textos frénétiques pendant la rupture étaient en train de me rendre folle, je ne savais pas comment arrêter ce cycle infernal.

J’ai acheté un forfait au rabais pour Rome, là où mon frère ne pourrait plus capter de textos mais recevoir en pleine gueule la beauté de la Ville éternelle. Pendant une petite semaine, je l’ai traîné dans tous les endroits les plus touristiques, comme une GO sur l’acide : le Colisée, les ruines, la collection du musée du Vatican.

Nous avons même fait un saut d’une journée à Venise, dans l’hôtel le plus attrape-touristes qu’on puisse imaginer, près du pont Rialto. Bref, la totale, mais la situation était grave, je voulais changer les idées à mon frère. Et prendre un break du printemps érable.

Nous avons mangé ce soir-là dans un petit restaurant près de la place Saint-Marc. Quand nos voisins de table français ont entendu notre accent, ils n’ont pas pu s’empêcher de nous demander ce qui se passait au Québec. Le « printemps érable » avait traversé les frontières, on en parlait ailleurs dans le monde. Nous avons tenté d’expliquer la situation, sans parti pris, et d’autres touristes du restaurant se sont mêlés à la conversation, curieux. Le proprio du resto, étonné de voir qu’on animait l’endroit, nous a offert des shooters de grappa sur son bras.

Très tard et un peu soûls, nous regagnions notre hôtel, il n’y avait plus aucun touriste, que la jeunesse vénitienne qui reprenait possession de la ville, nous avons dansé sur le pont Rialto pour dégriser, et nous étions plutôt fiers que le Québec fasse jaser comme ça.

Au retour, la fièvre était retombée. Le chagrin de mon frère, ma fatigue, le printemps érable. L’automne s’en venait, les élections aussi. Mais si cette crise a monopolisé pendant des mois tous les débats en 2012, cela n’avait plus de lien avec l’augmentation des droits de scolarité, un moment donné. Tout à voir avec la direction que prenait le Québec, avec ses coupes dans l’éducation et les soins de santé. Nous avons repris quand même le cours de nos vies et abandonné une colère qui aurait peut-être changé comment nous vivons la pandémie aujourd’hui.