Au début de la pandémie, je trouvais un peu indécent de pleurer la fermeture des salles de spectacles, pendant qu’il y avait une hécatombe dans les CHSLD. On ne peut pas jouer avec la vie des gens, même quand on veut jouer Le malade imaginaire de Molière. On ne connaissait pas encore le danger à ce moment-là. On pensait surtout que c’était temporaire.

Publié le 28 janvier

Mais après presque deux ans de crise et l’implantation de mesures sanitaires, je n’ai jamais entendu parler de cas d’éclosion après un show ou une pièce, alors qu’il y en a eu récemment sur des plateaux de télé. Sophie Prégent, la présidente de l’UDA, non plus, me dit-elle, en me citant une étude allemande qui soutient que le risque d’être contaminé dans un théâtre est moindre que lorsqu’on va au restaurant et même quand on fait l’épicerie.

Il y a bien des métiers que je n’aurais pas voulu faire pendant cette pandémie. Infirmière en « temps supplémentaire obligatoire », par exemple. Mais une chose est certaine : je n’aurais pas voulu être une artiste.

Une vedette, peut-être, mais pas une artiste.

Je précise ici que les vedettes sont bien souvent des artistes, mais qu’il y a plus d’artistes qui ne sont pas des vedettes. On ne les verra pas à Tout le monde en parle, mais plutôt sur les planches, à jouer du Tchekhov ou à danser Le sacre du printemps de Stravinski.

Ils ont passé des années à peaufiner leur art, qu’il s’agisse de l’interprétation, de la mise en scène, de la danse, de la maîtrise d’un instrument, en sachant qu’ils ne deviendraient pas millionnaires, mais qu’ils pouvaient gagner leur vie en rendant heureux un public fervent. Ils sont ceux qui maintiennent en vie ce que l’on appelle la culture, qui ne peut se résumer qu’au seul divertissement.

À l’émission Zone Économie cette semaine, Sophie Prégent a présenté des données éclairantes. Les cachets et droits de suite en 2019 étaient de 72,6 millions pour le secteur de la télé et du cinéma, et de 23,9 millions pour le secteur de la scène. En 2020, quand le virus est arrivé, cela a bien sûr baissé : 63,1 millions pour la télé et le cinéma et 11,5 millions pour la scène. En 2021, quand on s’est adapté, on a calculé 91,8 millions pour la télé et le cinéma et 11 millions pour la scène.

Le secteur de la télé et du cinéma a repris du poil de la bête, et c’est tant mieux. Cela s’explique notamment par un rattrapage du retard dans les productions. Mais pour les arts vivants, il n’y a pas eu de reprise, et on se demande combien de temps il leur faudra pour remonter la pente, même après la fin de la pandémie.

Bref, ce sont les artistes les plus précaires qui écopent le plus, me dit Sophie Prégent. « Si nous n’avions pas eu l’audiovisuel à l’UDA, je ne sais pas dans quelles conditions se trouverait le syndicat aujourd’hui. »

À part les GAFA, tout le monde a souffert de la pandémie. Mais j’ai l’impression que les artistes et artisans sont parmi les rares à ne pas recevoir de sympathie, justement parce que les gens confondent souvent artistes et vedettes. Ce qui me sidère, ce sont les commentaires haineux envers les artistes, perçus comme une bande de profiteurs des aides gouvernementales, à qui on dit de se trouver une « vraie » job puisqu’il y a une pénurie de main-d’œuvre.

Ce mépris, bien ancré chez certains, existait avant la pandémie depuis longtemps. Imaginez qu’en plus de ne plus travailler, on vous fait sentir que vous n’êtes pas du tout essentiel pour la société ? Pendant ce temps-là, le nombre des artistes qui sont en train de piocher dans leurs maigres REER pour survivre se multiplie à l’UDA, affirme Sophie Prégent. Ce serait du jamais vu.

Nous sommes tous un peu responsables de cette situation. Au fil des décennies, les arts vivants ont été de moins en moins couverts par les médias, qui ont eux-mêmes traversé une crise et ont dû se réinventer.

Je me souviens qu’à un moment donné, au Téléjournal, le segment culturel passait tellement vite à coups de flashs – un show ! une pièce ! un concert ! – que je criais dans mon salon : « PLUS VITE, ON ATTEND LA MÉTÉO ! » C’est plus insultant de parler de culture de cette façon que de ne pas en parler du tout, mais je comprends qu’il faut vendre des billets.

Est-ce cela que ça veut dire, « loin des yeux, loin du cœur » ? La fermeture des salles depuis des mois semble moins émouvoir que la fermeture des gyms et des restaurants, peut-être parce que les arts vivants ont de plus en plus disparu des écrans.

Les arts vivants sont vivants pourquoi ? Parce qu’ils créent des souvenirs intimes, puisque nous y étions en chair et en os. La parenthèse de l’automne 2021 a été l’un des moments les plus marquants de ma vie de spectatrice qui est retournée dans les salles. J’ai compris combien tout ça m’avait manqué et à quel point faire partie d’un public était émouvant, une évidence que je tenais pour acquise.

Mais pour entendre avec d’autres du Tchaïkovski et du Sibelius, pour découvrir Molière ou Tremblay, il faut des vocations. Des études, des années de travail et de perfectionnement. Si cette expertise fout le camp, il ne nous restera plus que Netflix et District 31, que je consomme moi aussi. Mais c’est une vision plus que réductrice de la culture, en ce qui me concerne, car après deux ans, j’en ai ras le bol des écrans.