Notre chroniqueur, grand fan de Seinfeld, a revu dans l’ordre les 180 épisodes diffusés entre 1989 et 1998 de l’une des séries les plus marquantes de l’histoire de la télévision américaine, désormais offerte sur Netflix. Voici ce qu’il en a pensé.

Publié le 11 déc. 2021

On ne le dira jamais assez : Seinfeld n’était pas seulement « une émission à propos de rien ». Il n’y avait pas que de la vacuité dans les propos de Jerry, George, Kramer et Elaine. Seinfeld était une sitcom qui caricaturait l’inclination nihiliste, pessimiste, profondément cynique, de personnages narcissiques et égocentriques, sans moralité ni empathie. Un quatuor aux interactions pourtant douloureusement crédibles.

Emil Cioran n’aurait pas fait mieux que Larry David et Jerry Seinfeld s’il avait eu à concevoir une série télé en 180 épisodes. La télévision américaine n’avait jamais connu pareils antihéros. Il y en aurait quantités par la suite (des Sopranos à Succession en passant par Breaking Bad). Seinfeld en aura fait, des petits.

Jerry lui-même se présentait comme un adolescent attardé. Un célibataire endurci qui fréquentait essentiellement les femmes pour leur physique, craignait les bactéries comme la peste, mais plus encore, la perspective d’une relation durable.

Il changeait de blonde comme il changeait de chaussettes. Parmi les actrices qui ont incarné l’une de ses multiples conquêtes, il y a eu Catherine Keener, Teri Hatcher, Courteney Cox, Lauren Graham, Lori Laughlin, Marcia Cross, Debra Messing, Janeane Garofalo, Kristin Davis et Jennifer Coolidge, en masseuse que Jerry quitte parce qu’elle ne lui propose pas ses services gratuitement…

Son ami du secondaire George faisait rarement un geste par pure gentillesse ou générosité. Tout en lui était méprisable. Il tentait de se défiler à chaque occasion. Il était faible, pleutre, paresseux, pingre, menteur et s’embourbait inextricablement dans des quiproquos et malentendus dont il était le seul responsable.

Son voisin Kramer, derrière son humour physique inoffensif à la Jerry Lewis, était un adepte de théories du complot qui préférait prendre des médicaments pour chien plutôt que de voir un médecin. Et son ex-blonde Elaine, même si elle remettait le boys club à sa place, était aussi superficielle que les autres. Elle aurait vendu sa mère pour fréquenter un homme aussi fortuné et célèbre que John Kennedy Jr.

Et pourtant, on les aimait d’un amour inconditionnel. On leur excusait tout, les pires bassesses – Jerry qui vole le pain d’une vieille dame dans la rue, George qui bouscule femmes et enfants pour sortir le premier d’un appartement où naît un feu de cuisine –, parce qu’ils étaient attachants, involontairement comiques, et nous rappelaient nos propres failles, faiblesses et épisodes peu glorieux ou carrément inavouables.

L’ingrédient secret du succès de Seinfeld, c’est qu’on se reconnaissait dans ses personnages plus qu’imparfaits. Ils nous consolaient peut-être de notre propre turpitude.

Replonger de manière chronologique dans les neuf saisons de cette émission culte, c’est retrouver avec bonheur ce quatuor dépareillé, mais aussi quantité de personnages secondaires parfois récurrents, saupoudrés çà et là, malgré les intrigues sans suite. L’avocat Jackie Chiles, le restaurateur Babu Bhatt, l’inquiétant Joe Davola…

Revoir tous les épisodes de Seinfeld en moins d’un mois, c’est constater que la forme télévisuelle a vieilli, évidemment, mais que le propos reste étonnamment d’actualité.

Elaine met un terme à sa relation avec un séduisant déménageur lorsqu’elle se rend compte qu’il s’oppose au libre choix à l’avortement. « Où trouves-tu tout ça ? », demande Jerry à Kramer, découragé par une autre de ses affirmations douteuses. « Les médias alternatifs, Jerry ! C’est là que tu peux entendre la vérité… »

Lorsqu’une copine autochtone d’Elaine est vexée par la sculpture kitsch d’un « Indien de magasin de cigare » qu’offre Jerry à son amie, Seinfeld se penche sur l’appropriation culturelle, 30 ans avant que le sujet ne soit dans l’air du temps. « Je ne comprends pas. Est-ce qu’on n’est pas rendus trop sensibles ? », demande Jerry, qui multiplie les faux pas.

« Te moquer des gens handicapés, est-ce ce à quoi tu t’es abaissé ? », lui demande dans un autre épisode Kramer, alors que Jerry a froissé involontairement un propriétaire de magasin unijambiste, qui venait justement de le féliciter pour son humour de bon goût.

Avec le recul, on peut dire sans se tromper que certains propos de Seinfeld ont mal vieilli. Aujourd’hui, on l’accuserait sans doute de grossophobie et de machisme, notamment. Mais pour l’essentiel, l’humour de la série était bon enfant, inoffensif et sans conséquences, à l’image des numéros de stand-up de Jerry, en générique d’ouverture des premières saisons de l’émission. De l’humour dit « d’observation », dont les auteurs (Seinfeld, Larry David, Larry Charles et plusieurs autres, dont les frères Farrelly) se moquaient avec autodérision.

Les sujets traités par Seinfeld pouvaient sembler triviaux, mais ils en disaient beaucoup sur nous, sur nos relations familiales, amicales et de milieux de travail. Les dynamiques n’ont pas changé, malgré les différentes époques.

Jerry offre un agenda électronique dernier cri à son père, retraité en Floride, et désespère qu’il ne se serve que de la fonction calculatrice. Aujourd’hui, il lui offrirait une tablette électronique dont il se servirait comme appareil photo…

L’une des blagues récurrentes de la série, c’est que Jerry était pour son entourage un humoriste plus ou moins connu qui ne devait pas avoir beaucoup de succès. George et Kramer soupiraient lorsque Jerry disait connaître le monde du showbiz. Ses parents s’inquiétaient constamment de son avenir et doutaient qu’il parvienne à gagner sa vie. En réalité, pour tenter de dissuader Seinfeld de quitter l’antenne après la neuvième saison de l’émission portant son nom, NBC lui a offert un cachet de 5 millions… par épisode de 22 minutes !

Rien n’était pourtant gagné. Le succès n’a pas été instantané. Comme dans ce génial épisode de mise en abyme de la quatrième saison (la meilleure) où Jerry tourne un pilote d’une émission « à propos de rien », mettant en scène ses amis et voisins, NBC a mis un an avant de donner le feu vert à la série. De succès d’estime, Seinfeld est devenu un phénoménal succès populaire.

Quelque 75 millions de personnes ont regardé au printemps 1998 le dernier épisode, où l’on retrouvait plusieurs des personnages secondaires les plus marquants de la série, témoignant contre Jerry, Elaine, George et Kramer devant le tribunal pour non-assistance à une personne en danger. Une fin qui n’a pas plu à tous, peut-être parce qu’on y dépeignait le quatuor dans toute la splendeur de son insensibilité face à son prochain. Dans tout ce qu’il y a de moins honorable.

Il n’y avait pas de bons sentiments dans Seinfeld. « Qu’est-ce que cette concoction salée ? », se demande Jerry, le maître de l’euphémisme, alors qu’une larme coule sur sa joue parce qu’une femme vient de rompre avec lui. « Oh non ! Je ressens quelque chose ! »

Il n’y avait surtout pas de leçons de morale dans cette série brillamment construite, parfois puérile, qui, malgré ses apparences, a relevé d’un cran le niveau de l’humour à la télévision américaine. Quelle autre sitcom populaire se permettait à l’époque des blagues nichées sur Andreï Sakharov, Léon Tolstoï, Salman Rushdie, Idi Amin Dada, Louis Farrakhan, David Duke ou Benito Mussolini ? C’est aussi ce qui fait de Seinfeld, encore aujourd’hui, une série unique.