(Québec) Le sculpteur Daniel Beauchamp accuse la famille de Jacques Parizeau d’être à la source d’un « abus de pouvoir » pour lui avoir retiré le mandat, qu’elle lui avait elle-même confié, de réaliser une statue de l’ancien premier ministre qui doit être érigée dans les jardins de l’Assemblée nationale.

Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

M. Beauchamp avait été désigné lauréat d’un concours sur invitation organisé à l’initiative famille Parizeau, au terme d’un processus privé qui avait pour but de choisir le sculpteur qui ferait le bronze de l’ancien premier ministre. Ce concours a été mis sur pied avec la collaboration de l’historien de l’art et muséologue John R. Porter.

Or, une fois M. Beauchamp informé qu’il était choisi pour réaliser l’œuvre, les relations entre lui et la famille Parizeau se sont détériorées, constatent aujourd’hui les deux parties. Elles citent chacune des motifs différents pour expliquer pourquoi le sculpteur n’a finalement pas obtenu le contrat.

Le 1er juin dernier, le Fonds Jacques Parizeau a annoncé sa première initiative, le lancement d’une campagne de sociofinancement de 200 000 $ « dans le but de réaliser un monument commémoratif à l’effigie de l’ancien premier ministre ». La sculpture doit être inaugurée le 1er juin 2022, au septième anniversaire du décès de M. Parizeau. Elle sera finalement réalisée par Jules Lasalle et Annick Bourgeau.

Un « préjudice »

Daniel Beauchamp ne digère pas la bisbille qui a mené à son retrait du projet, alors que la femme de Jacques Parizeau, Lisette Lapointe, son frère, Robert Parizeau, et le muséologue John R. Porter l’avaient officiellement désigné lauréat.

Je ne peux accepter de rester muet. […] On ne peut pas agir comme ça dans la société. Ce que j’ai subi comme préjudice est énorme. C’est un abus de pouvoir, quelque chose qu’on pouvait se permettre il y a [quelques] siècles, mais pas aujourd’hui.

Daniel Beauchamp

Après avoir gagné le concours, M. Beauchamp s’est inquiété d’avoir peu de nouvelles de la famille Parizeau concernant les détails du contrat. Il souhaitait également obtenir une partie des fonds destinés au projet en amont de sa réalisation, afin de l’aider à payer les coûts.

Le sculpteur a alors écrit à quelques reprises à M. Porter, ainsi qu’à la famille Parizeau, afin d’accélérer la signature d’un contrat. Il affirme avoir eu un sentiment d’empressement en raison des délais serrés pour la réalisation du projet.

« Peut-être qu’il y a eu quelques impatiences de ma part, mais ça faisait presque un mois qu’on ne répondait à rien de ce que je disais. Même pas d’accusé de réception. J’ai écrit que le chèque du paiement pour la maquette n’avait toujours pas trouvé le chemin de ma boîte à malle. Ça a mis le feu aux poudres », affirme-t-il.

Selon lui, trois jours après l’un de ses messages, il recevait un courriel pour l’informer qu’il n’avait plus le contrat.

« Son attitude a changé »

M. Beauchamp affirme que cette histoire lui a « cassé les jambes » en pleine course. « En période de pandémie, un sculpteur, c’est fragile. D’avoir un contrat comme ça de 120 000 $ m’enchantait. La dernière phrase qu’on m’ait dite, c’est bonne chance dans tous vos projets. C’est d’une cruauté terrible. On ne peut pas permettre à la société d’ériger des monuments dans le mépris de ses artisans », affirme-t-il.

Joint par La Presse, John R. Porter affirme que la famille Parizeau a agi, d’après lui, selon « les règles de l’art ». Il a insisté à plusieurs reprises pour rappeler que la création de la statue était une « initiative privée » et que la famille avait acceptée de bonne volonté d’inclure dans sa démarche un concours au processus de sélection du sculpteur.

À partir du moment où notre intention de confier [à Daniel Beauchamp] le mandat lui a été rendue, son attitude a changé. Il a multiplié les exigences, il manquait de souplesse. Il était pressé au point qu’il a indisposé Mme Lapointe et [Robert] Parizeau.

John R. Porter, historien de l’art et muséologue

« Dans le cas de M. Beauchamp, il n’y a jamais eu de contrat. Je vous rappelle qu’on est dans une démarche privée. Nous nous sommes tournés vers notre deuxième option », qui était arrivée ex æquo, affirme-t-il, au terme du concours.

« Dans une dynamique comme celle-là, il y a l’œuvre et le rapport avec l’artiste. On avait cru que le rapport avec l’artiste serait excellent, mais on s’est retrouvés avec une dynamique où le lien de confiance était rompu », dit M. Porter, ajoutant que « les commanditaires [de la statue] avaient l’impression que le maître d’ouvrage était M. Beauchamp et qu’eux étaient à ses ordres ».

« Ça devenait compliqué. Il faut une symbiose entre l’artiste et la famille. M. Beauchamp a présenté une maquette intéressante, mais il y avait beaucoup de choses qui devaient être modifiées, parce que ça ne représentait pas encore le personnage comme on le souhaitait », affirme de son côté Lisette Lapointe.

« C’est bien triste que M. Beauchamp en garde un mauvais souvenir, mais voilà, on n’y peut rien », conclut-elle.