Michel Goulet présente Les délices du langage à la galerie Simon Blais jusqu’au 8 mai. Des installations en apparence dérisoires, mais dans lesquelles on retrouve l’humour, la finesse, la profondeur et l’humanité du sculpteur montréalais.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

« Sur une île déserte, je ne ferais pas d’art, j’essaierais de survivre. »

Sommes-nous toutes et tous rescapés d’un naufrage ? Sans doute. Comme tout le monde, Michel Goulet doit tenir compte de ce temps qui n’a plus la même saveur depuis le 13 mars 2020. Jour où la vie a basculé pour chacun d’entre nous.

Mais, bon pied bon œil, le sculpteur de 76 ans garde espoir. Malgré l’atmosphère lourde, il a continué de créer. Inlassablement. La vie d’avant la pandémie lui a même adressé un clin d’œil ! En effet, il expose chez son galeriste une série de petits coffrets, sortes de cabinets de curiosités miniatures. Il les avait montrés à Paris et à Toronto, mais pas encore à Montréal. Des œuvres nommées en 2018… Temps suspendus !

C’est quand même incroyable. S’il y a quelque chose qui est suspendu, c’est bien le temps en ce moment !

Michel Goulet

La série est constituée de boîtes que l’on peut assimiler à des casiers entomologiques. Elles contiennent toutes 16 éléments épinglés : de petits objets trouvés, un papillon et une citation de Proust. Les citations proviennent du dernier tome d’À la recherche du temps perdu, Le temps retrouvé, publié en 1927. Des citations qui « venaient [le] chercher », dit Michel Goulet.

Les casiers entomologiques de Michel Goulet

  • Les casiers entomologiques de Michel Goulet

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Les casiers entomologiques de Michel Goulet

  • Un exemple de casier entomologique de Michel Goulet

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Un exemple de casier entomologique de Michel Goulet

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L’artiste a acheté ses papillons chez le taxidermiste parisien Deyrolle, un magasin fondé en 1831. Sinon, ses petits objets trouvés font le plus souvent sourire. Morceau de casse-tête, faux diamant, élastiques, lame de rasoir, petite vache en plastique…

Bâtons de distanciation

Œuvre totalement reliée à la pandémie, Bâtons de distanciation de deux mètres a été réalisée l’an dernier avec 100 bouts de branche, pieds de chaise ou de table, pour une hauteur de bâton d’environ 2 m. Ces morceaux de bois ont été recouverts d’une membrane de PVC thermorétractable qui se contracte à la chaleur et prend la forme de l’objet entouré. « Cette matière protège et recouvre, dit Michel Goulet. Le 2 m, c’est pour la distanciation obligatoire, bien sûr. »

Les bâtons de distanciation de Michel Goulet

  • La série Bâtons de distanciation de deux mètres, de Michel Goulet

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    La série Bâtons de distanciation de deux mètres, de Michel Goulet

  • Les caprices du langage (détail), 2019, Michel Goulet, 64 ballons, polyuréthane, 4,57 m x 2,86 m

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Les caprices du langage (détail), 2019, Michel Goulet, 64 ballons, polyuréthane, 4,57 m x 2,86 m

  • Le centre du monde (détail), 2019, Michel Goulet, installation de blocs Lego, aimants, 3,65 m de diamètre

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Le centre du monde (détail), 2019, Michel Goulet, installation de blocs Lego, aimants, 3,65 m de diamètre

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Sur chacun des bâtons, l’artiste a ajouté un mot qui a émergé de son esprit pendant cette période de solitude qui a marqué son année 2020 : convivial, perspective, tension, attitude, inspiration, etc.

L’installation rappelle l’arrangement des fusils de l’œuvre Faction/Factice de 1987. Elle sera disséminée « à la pièce », mais Michel Goulet remplacera chaque bâton vendu pour qu’il y en ait toujours 100. « J’ai voulu que des fragments de cette œuvre se dispersent dans l’espace public », dit-il.

Les deux dernières œuvres sont aussi signifiantes tout en ayant une approche ludique, positive et allègre, comme on en a tant besoin. D’abord, Les caprices du langage est l’installation qu’on ne peut manquer en entrant dans la galerie : 80 ballons de couleurs vives accrochés au mur donnent l’impression qu’ils vont s’envoler, mais ce ne sont pas des ballons gonflables ordinaires.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Vue de l’exposition de Michel Goulet

Michel Goulet a travaillé pendant trois ans pour produire cette œuvre. Il ne voulait pas que ses ballons soient faits à partir d’un moule, mais avec de vrais ballons. Mais comment leur conférer une solidité et leur permettre de partager l’air ambiant ? Il y est parvenu en utilisant du polyuréthane qui donne au ballon son apparence légère, mais durcit sa surface, de telle sorte qu’il a pu pratiquer des incisions en forme de mots.

Les ballons viennent en paires. Un ballon comprend un mot dont la signification sera donnée par l’expérience de vie du visiteur : regret, sublime, silence ou mirage. L’autre ballon est incisé avec un symbole abstrait que l’artiste considère comme un élément d’un langage universel… que personne ne comprend !

Le centre du monde

La dernière installation est une sculpture murale. Michel Goulet a créé Le centre du monde avec des Lego. « J’en ai des caisses chez moi, dit-il. Depuis toujours. Ça m’a peut-être sauvé la vie. Le plaisir de construire quelque chose d’inutile a toujours été présent chez moi. »

Le centre du grand cercle fait penser à l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Mais ce cercle vide est constitué d’une circonférence faite de 60 petites constructions en Lego, une par seconde ou minute si l’on considère le cercle comme une horloge. En regardant attentivement, on constate que 15 constructions sont monochromes et représentent, dans l’ordre, les lettres du titre de l’œuvre. Il faut bien jouer, non ? Même avec un couvre-visage…

Les délices du langage, de Michel Goulet, jusqu’au 8 mai chez Simon Blais

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