Il réside à Matane, mais travaille pour des médias aux quatre coins du monde. Depuis 2013, Sébastien Thibault réalise chaque année une flopée de contrats d’illustrations, environ 200 à 250, à temps plein dans son petit bureau de Matane. Il a été primé maintes fois à l’étranger malgré l’univers compétitif, et est arrivé à s’y faire une place de choix.

Claudie Arseneault
Initiative de Journalisme local

Après avoir grandi à Matane, Sébastien Thibault quitte sa ville natale au début des années 2000 pour s’installer à Québec le temps de ses études universitaires. Il fréquente l’Université Laval, où il a étudié en communication graphique. Et comme il a toujours aimé dessiner et les illustrations, il s’inscrit à un cours optionnel d’illustration d’édition.

« J’ai vraiment eu un déclic dans ce cours. J’ai adoré qu’on puisse faire des illustrations pour supporter des enjeux, ou même amener le lecteur à lire sur un sujet », s’est enthousiasmé Sébastien. Enfin, il reçoit son diplôme en 2003 et devient graphiste dans une firme de graphisme et marketing, Audace, située à Sainte-Anne-des-Monts. Mais il n’a pas commencé immédiatement à faire de l’illustration d’édition ; il a fallu attendre quelques années avant que Thibault se lance dans le monde illustré.

Il a donc exécuté un retour en région pour travailler dans la firme gaspésienne, emploi qu’il a déniché alors qu’il était encore aux études. Et même s’il travaillait à Sainte-Anne-des-Monts, il a continué à vivre à Matane, en faisant des aller-retour lorsqu’il le fallait. C’est en 2005 environ que Sébastien commence à illustrer, uniquement comme passe-temps, juste pour s’amuser.

Tout de même, il gardait en tête son expérience d’illustration éditoriale qu’il avait encore envie d’explorer. Il contacte alors le média montréalais Urbania, qui a été son premier client. « J’ai commencé à collaborer avec eux, et réussi à me faire un mini portfolio d’illustrations éditoriales », a-t-il expliqué. De fil en aiguille, il offre ses services à d’autres clients québécois.

Il accède à la reconnaissance internationale grâce à son agente, Anna Goodson. Avant qu’elle le représente, il suivait son travail de près, ainsi que celui d’un de ses artistes, Lino, également illustrateur québécois. « C’était un beau rêve d’être représenté par Anna, car elle représentait plusieurs illustrateurs qui m’intéressaient et que je suivais », a ajouté Thibault. Et en 2021, cela fera 10 ans que Goodson le représente et que la paire travaille ensemble.

Au début de leur collaboration, Sébastien dessinait à temps partiel, jusqu’à temps que les contrats s’accumulent peu à peu et que son horaire soit trop rempli, tous les soirs et fins de semaine. Il est donc arrivé à une croisée des chemins : arrêter sa carrière d’illustrateur d’édition, ou démissionner de son emploi de graphiste. En 2013, il devient donc illustrateur à temps plein.

« Finalement, je suis toujours aussi occupé et je suis constamment à la maison », a-t-il blagué. « Mais ça a été une décision bénéfique. » Lâcher sa firme de graphisme lui a fait un pincement au cœur, mais c’était impensable pour lui de continuer sur sa lancée. « Au final, je préfère l’illustration, car c’est plus personnel. Les gens peuvent t’identifier à travers tes images. Tandis qu’un graphiste, tu travailles pour le client, selon ses demandes et envies uniquement. »

Les contrats à l’étranger sont alors montés en flèche. Parmi ses clients récurrents, on distingue le New York Times, The Guardian, le magazine Time, The Wall Street Journal, Le Monde, le magazine québécois L’Actualité, et le journal suisse Neue Zürcher Zeitung. « Je travaille beaucoup avec les magazines et les journaux, mais ça a beaucoup évolué avec le temps, car les médias ont évolué eux aussi. Certains sont passés de l’imprimé au web », a-t-il dit.

Un processus de création complexe

En créant une illustration, il doit prévoir que l’image puisse être adaptable en plusieurs formats. Son travail débute par la réception d’un texte d’un client, que ce soit l’article complet ou un court résumé du sujet. Il s’y base donc pour débuter, en décortiquant le texte pour trouver les passages marquants. Il en écrit les idées ressorties et produit un remue-méninges.

Il s’inspire ensuite de ses idées pour exécuter trois à cinq esquisses à la main par crayon à plomb sur papier. Puis, il photocopie les croquis et les envoie au client. Après un certain temps, le client lui dit ce qu’il en pense et choisit l’idée la plus forte. « Ce qui est drôle, c’est que ce n’est souvent pas l’idée que j’ai choisie à la base », ajoute-t-il. Sébastien passe donc au produit final.

Il travaille de manière digitale à partir de sa tablette graphique, en redessinant cette fois l’illustration sur la tablette. « Le format digital, c’est beaucoup pour gagner du temps. Les délais de livraison ont beaucoup changé depuis 10-15 ans. Avant, les illustrations faites à la main étaient envoyées par courrier recommandé, et ça prenait trois jours à recevoir. Aujourd’hui, tu peux faire une illustration et dans cinq heures, il faut qu’elle soit livrée », a précisé Thibault.

Le délai le plus court qu’il est capable de faire, c’est environ quatre heures, ce qui est demandé pour le New York Times ou The Guardian. Et pour un contrat qu’il décrit de « normal », comme le magazine L’Actualité, un produit peut lui prendre trois à cinq jours. En effet, il prend deux jours pour fabriquer ses idées, le directeur artistique réfléchit une journée, et puis deux jours de plus pour terminer.

Les délais serrés sont toujours un peu difficiles selon lui, mais « c’est en pratiquant qu’on s’améliore ». Après cinq ans à dessiner pour The Guardian, il sait que tous les deux mardis du mois, il aura un contrat à produire pour le média britannique. « Chaque fois, je me dis que j’aimerais couper le contrat, car c’est trop de stress. Encore cette semaine, j’ai dit à ma blonde, je pense que je vais arrêter ça, je suis tanné. Et elle me répond, ça fait cinq ans que tu me dis ça », a-t-il ri. Ces contrats ajoutent certainement de l’adrénaline dans son quotidien, à ses dires.

Parmi sa clientèle préférée, il mentionne les magazines L’Actualité et Québec Science. « À L’Actualité, ils veulent quelque chose d’éclaté, alors généralement j’ai une grande liberté. Travailler avec Québec Science, c’est aussi exaltant. Ils traitent souvent de sujets nichés plutôt ennuyants pour le grand public, et le but est de les rendre intéressants. »

Thibault a d’ailleurs développé des façons de faire pour s’inspirer et trouver des idées lors d’un syndrome de la page blanche. Tout d’abord, il essaie d’identifier l’émotion dégagée dans un texte, que ce soit la colère, la peur ou l’indignation. Sinon, il tente de dégoter le côté accrocheur en le greffant à quelque chose de surprenant pour créer un effet surréaliste.

À Matane pour rester

Né à Matane en 1980, il a habité avec sa famille au centre-ville. Depuis sa tendre jeunesse, Sébastien a toujours été très créatif. « J’ai pas mal toujours dessiné et au secondaire, je faisais des affiches de spectacles pour mes amis », a-t-il précisé. C’est aussi à Matane qu’il complète son cégep en arts.

En terminant son baccalauréat à Québec, il n’a pas été difficile pour lui de revenir dans sa région d’origine. « J’aime la région, j’aime la tranquillité. J’ai un bon réseau ici aussi, mais je m’y plais. Je trouve qu’on vit dans un milieu où on peut facilement s’accomplir. En ville, je serais un illustrateur parmi tant d’autres alors qu’ici, c’est facile de se faire connaître rapidement. »

Questionné sur un possible déménagement, il répond : « pourquoi j’irais en ville ». Il choisit Matane pour la qualité de vie et le rapport à l’argent. « On peut vivre pour beaucoup moins ici que dans les grandes villes. Je pense que les gens l’ont réalisé dans la pandémie : c’est précieux d’avoir de l’espace, une grande maison, de la nature, une cour, et plus de liberté. »

Père de deux petites filles, sa famille y est établie désormais. C’est aussi partie prenante de la raison qu’il a dû quitter son emploi de graphiste pour la firme Audace, car il n’avait plus de temps pour passer du temps avec ses enfants, alors que normalement il apprécie les sorties en nature. Pour l’instant, il confirme vouloir rester à Matane.

Regard en avant

Pour ses illustrations, il multiplie les prix et reconnaissances internationaux depuis plusieurs années, preuve de son succès retentissant. Certaines entreprises le contactent pour ses services, mais il se permet de refuser lorsqu’elles ne concordent pas avec ses valeurs. Dans le futur, il souhaite tout de même se laisser surprendre par les nouveautés à venir.

À court terme, il travaille avec la santé publique de la Nouvelle-Écosse sur une campagne de sensibilisation aux règles à suivre pour ralentir la propagation de la COVID-19. À long terme, il espère peut-être illustrer des livres, chose qu’il a déjà faite auparavant. En effet, Sébastien a illustré deux romans, le plus récent étant Bobo, chronique de la petite douleur de Hugo Léger, et le premier, Le feuilleton d’Ulysse de Murielle Szac, pour lequel Thibault a produit 250 illustrations, et plus de 85 000 exemplaires ont été vendus.

Thibault affirme aimer varier ses contrats et ses clients. Par exemple, il a récemment travaillé avec la compagnie téléphonique Fizz pour des publicités. « C’est le fun d’avoir quelque chose de différent à faire, c’est là qu’on voit que l’illustration peut avoir des chemins très différents. »

Il continue également d’illustrer pour lui, pour le plaisir de la chose, et de plus en plus, dit-il. « Comme j’envoie toujours plusieurs esquisses à mes clients, ça veut dire qu’il y a toujours quelques idées intéressantes qui sont finalement rejetées. Alors quand j’ai le temps, je reprends des illustrations sur des sujets plutôt génériques. » Et il s’amuse à les développer.