(Guadalajara) Il existe une signature « Renata Morales ». Que l’artiste multidisciplinaire s’exprime par le vêtement, par la création de l’identité visuelle de musiciens, par le dessin, la peinture ou la céramique, sa griffe est si saisissante que l’œil reconnaît son travail dès qu’il s’y pose. Depuis trois ans, la Mexicaine d’origine, établie à Montréal depuis des lustres, passe plusieurs mois par année à Guadalajara, pour créer encore mieux. Nous sommes allés voir ce qu’elle y fabrique.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Pendant notre court séjour dans la deuxième ville du Mexique, les occasions d’apercevoir les œuvres de Renata Morales, mieux connue comme designer de mode au Québec, étaient nombreuses. Peintures et sculptures tantôt oniriques, tantôt inquiétantes étaient exposées dans le spacieux hall d’entrée du chic hôtel Demetria, comme autant de distorsions de la forme humaine.

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Les sculptures de Renata Morales sont tantôt oniriques, tantôt inquiétantes.

À quelques rues de là, plusieurs petites œuvres encadrées ornaient les murs du pop-up le plus couru de la métropole, Albergue Transitorio. Près de 80 artistes et artisans mexicains participaient à cette vente éphémère qui durait un mois et demi, tenue dans l’atelier de Julia y Renata, créatrices de mode parmi les plus prisées au pays.

Le point culminant de cette petite « invasion Morales » était sans conteste la grande fête du samedi 1er février, tenue à la mythique fabrique Ceramica Suro dans le cadre de la foire d’art contemporain Pre Maco. Pour l’occasion, les lieux avaient été époussetés de fond en comble. Des dizaines de grandes tables remplaçaient les tours de potier, les amas d’argile desséchée, les étagères de tasses et d’assiettes. Les mariachis et DJ animaient la fiesta, bien arrosée de tequila 1800. Au fond du grand bâtiment, à la vue du gratin des arts visuels, les plus récentes pièces de la Canado-Mexicaine trônaient : sculpturales lampes-bustes transpercées de bras et de branches, égayées par des ampoules blanches ou de couleur.

Les charmes de Guadalajara

Guadalajara n’est pas Mexico, mais c’est une immense agglomération de plus de 5 millions d’habitants qui regorge aussi d’artistes de renommée. C’est également, voire surtout, une ville qui déborde d’artisans permettant à ces créatifs de réaliser des œuvres extraordinaires. L’atelier de Gobelinos est un bel exemple de trésor local. Les petites mains y tissent des tapisseries magistrales à partir de dessins ou d’aquarelles que leur soumettent les artistes.

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L’atelier de Gobelinos est un atelier de tissage qui travaille avec des artistes pour réaliser leurs œuvres en tapisserie.

Mais c’est chez Ceramico Suro que Renata Morales a trouvé le bonheur collaboratif. Une rencontre avec le propriétaire, José Noé Suro, aussi parrain des arts, a semé en Renata Morales le désir de travailler à Guadalajara. L’ancien avocat, qui a repris la précieuse entreprise familiale, attire depuis plusieurs années un grand nombre d’artistes locaux et internationaux, dont Eduardo Sarabia, Katherine Bernhardt, Marcel Dzama, Sarah Morris, Olaf Breuning, Aaron Curry et bien d’autres. Ces derniers créent des œuvres dans le grand atelier de rêve, dont la mission première est de produire vaisselle et tuiles pour certains des meilleurs restaurants – Pujol, pop-up Noma Mexico –, hôtels et projets architecturaux au monde.

José Noé Suro est aussi un entremetteur au flair incomparable. Lorsqu’il prend quelqu’un sous son aile, cette personne peut espérer de grandes choses. Et c’est exactement ce qui est en train de se passer pour Renata Morales, qui a côtoyé un nombre impressionnant d’artistes, de galeristes, de directeurs et de directrices de musées dans les trois dernières années.

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Une des lampes exposées pendant la grande fête chez Ceramica Suro, à l’occasion de la foire d’arts visuels PreMaco, tenue la semaine dernière à Guadalajara.

Celle qui jusque-là avait surtout tâté tous les tissus imaginables, des pinceaux et des crayons, s’est laissée charmer par le miracle de la terre cuite.

J’ai commencé par des assiettes. Puis je suis passée aux formes arrondies et finalement à la sculpture, où je marie moulage et façonnage à la main. Il a fallu que je réapprenne à travailler avec les peintures, parce qu’elles changent de couleur lorsqu’on les applique à la céramique, et que j’apprivoise les glacis.

Renata Morales

Pourquoi ne pas faire comme la majorité des artistes qui travaillent chez Suro, c’est-à-dire concevoir une pièce sur papier ou par ordinateur et la faire réaliser par les artisans sur place ? « J’aime mieux produire moi-même, répond le bourreau de travail. Ça me permet de comprendre le langage de mon nouveau [moyen d’expression] et d’être ensuite capable de dialoguer avec les artisans. Peut-être que plus tard, je passerai des commandes, mais pour l’instant, j’ai envie d’être capable de me rendre assez loin dans la maîtrise de la céramique. »

Ce besoin de montrer qu’elle était « capable » était aussi essentiel à sa survie, dans le milieu artistique de Guadalajara, encore dominé par des hommes. « Lorsque je suis arrivée, on m’a accueillie avec un peu de suspicion. Les gens se demandaient qui était cette fille qui débarquait de nulle part. Alors j’ai travaillé, travaillé, travaillé et ils ont vu que je n’étais pas là en touriste. »

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Quelques peintures sur papier de Renata Morales, avant qu’elles ne se retrouvent en murale sur un des murs du chic hôtel Demetria.

Le syndrome de l’imposteur n’est pas nouveau, pour la créatrice. Elle a dû « se prouver » plus d’une fois, notamment à l’époque où elle œuvrait dans le milieu de la mode montréalaise. On ne l’avait réellement prise au sérieux qu’au moment où Denis Desro (rédacteur en chef mode d’ELLE Québec) l’avait choisie comme une des 10 designers canadiens et canadiennes à suivre.

C’est d’ailleurs grâce à ses créations portables merveilleusement singulières qu’elle est tombée dans l’œil des membres du groupe Arcade Fire. Très grande fan de musique, Renata a intégré la « famille » de Win Butler et Régine Chassagne en moins de deux. « Ils avaient vraiment besoin de vêtements à l’époque ! », lance-t-elle en rigolant.

On peut voir un bel exemple de la direction artistique de la touche-à-tout dans le vidéoclip de la chanson Sprawl II. Près de 15 ans plus tard, Renata fait toujours partie de la famille. Elle va d’ailleurs rejoindre le groupe à La Nouvelle-Orléans, au printemps, pour discuter de l’univers visuel du prochain album.

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Des sculptures de Renata Morales sont exposées dans le hall d’entrée du chic hôtel Demetria, à Guadalajara.

Mais d’ici là, l’artiste fonce dans sa carrière artistique. Elle rêve de grand art, de galeries et même de musées. Pour un avant-goût montréalais de son travail, on peut se rendre à l’espace Rad Hourani, au 231, rue Saint-Paul Ouest, où quelques toiles et petites peintures sur papier sont exposées jusqu’au 22 février. Décidément, l’univers de Renata Morales n’a pas fini de rayonner sur le continent.

Les frais de transport ont été offerts par GDL Arte, organisateur de la foire Pre Maco, qui n’a eu aucun droit de regard sur le contenu de ce reportage.