Éprouvée par la mort récente d’un de ses fils, Françoise Sullivan a puisé dans ses ressources pour se rendre en Toscane cette semaine. Elle y expose plusieurs de ses Œuvres d’Italie, près d’un demi-siècle après son premier séjour dans la péninsule et ses fructueuses rencontres avec des artistes de l’arte povera et les révolutionnaires Gianfranco Sanguinetti et Guy Debord.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Nonagénaire éblouissante de vitalité, de cran et de bonheur de vivre, Françoise Sullivan est encore et toujours en vadrouille. Elle qui a tellement voyagé, tant par goût de l’aventure que par goût du partage, est de retour en Italie pour des retrouvailles avec des passions et émotions vécues au début des années 70, notamment dans le petit village de Greve in Chianti.

Une période heureuse pour la peintre, sculpteure, danseuse et chorégraphe, alors qu’elle se nourrissait d’art, d’échanges et de plaisirs en compagnie de ses quatre enfants. 

La commissaire et directrice de la Galerie de l’UQAM, Louise Déry, qui n’a de cesse de travailler sur l’œuvre de Françoise Sullivan, a embrassé l’idée de cette exposition italienne alors qu’elle cherchait, avec l’artiste montréalaise, la maquette de l’œuvre Portraits de personnes qui se ressemblent, qu’elle avait créée en 1971 à Rome, après avoir comparé une peinture du Vénitien Lorenzo Lotto (1480-1557) et une photographie de son fils Francis. 

Portraits de personnes qui se ressemblent, 1971-1972, Françoise Sullivan

« Je suis alors tombée sur une enveloppe avec des lettres et c’est là que j’ai appris que Françoise avait connu Gianfranco Sanguinetti et Guy Debord lors de ses séjours en Italie. C’est quand même assez inédit au sein de l’intelligentsia québécoise. »

C’est par l’entremise du critique d’art et commissaire montréalais René Viau, qui a étudié à Florence dans sa jeunesse, que Françoise Sullivan a pu rencontrer Gianfranco Sanguinetti, alors théoricien révolutionnaire de la mouvance situationniste. 

PHOTO GEOFFREY EWEN, FOURNIE PAR LA GALERIE DE L’UQAM 

Françoise Sullivan et Gianfranco Sanguinetti, à La pieve di San Cresci, Greve in Chianti (Italie), été 1972. Archives personnelles de Gianfranco Sanguinetti, avec l’aimable permission de Françoise Sullivan et de Gianfranco Sanguinetti.

Celui-ci lui avait par la suite présenté l’écrivain et stratège français Guy Debord. Ces deux militants de l’extrême gauche idéaliste appelaient de leurs vœux une société plus juste… tout en se moquant de l’art contemporain, considéré comme une culture bourgeoise.

« Avant de les rencontrer, je ne connaissais pas leur parcours politique, dit Françoise Sullivan au téléphone. J’étais surprise de faire la connaissance de Guy Debord. Mais finalement, moi aussi, j’avais fait ma révolution, avec Refus global et les Automatistes ! Nous aussi, on voulait changer le monde ! » 

PHOTO GIANFRANCO SANGUINETTI, FOURNIE PAR LA GALERIE DE L’UQAM

Alice Debord, Guy Debord et Françoise Sullivan, Florence, été 1972. Archives personnelles de Gianfranco Sanguinetti, avec l’aimable permission de Françoise Sullivan, d’Alice Debord et de Gianfranco Sanguinetti.

« Sous la douceur de Françoise, il y a toujours eu un esprit plus rebelle, dit Louise Déry. Elle n’avait peur de rien à l’époque, mais, un soir qu’elle était à Greve in Chianti, elle ne s’était pas rendue à un souper avec Gianfranco, car on l’avait prévenue que ça pourrait être dangereux… » 

Louise Déry a retrouvé Gianfranco Sanguinetti, aujourd’hui âgé de 71 ans. Il sera à Greve in Chianti ce week-end pour participer, avec Françoise Sullivan, à une conférence qui sera filmée pour la Galerie de l’UQAM. 

Arte povera 

Lors de son premier séjour en Italie, Françoise Sullivan avait aussi croisé maints artistes de l’arte povera, mouvement artistique italien né dans les années 60 qui prônait un art non commercial, gestuel et performatif. Parmi eux, Jannis Kounellis, Emilio Prini, Mario Diacono et Germano Celant. 

« C’était mon objectif quand j’ai décidé d’aller en Italie, dit Françoise Sullivan. Je voulais voir ce que ce groupe pouvait faire, car j’avais constaté de Montréal qu’il se créait des choses originales en Italie. »

PHOTO GIANFRANCO SANGUINETTI, FOURNIE PAR LA GALERIE DE L’UQAM

Devant la Pieve di San Cresci, Greve in Chianti (Italie), été 1972. De gauche à droite : Claude Palayer, pianiste de Grenoble ; Francis Ewen, fils de Françoise Sullivan ; Guy Debord ; Françoise Sullivan et Alice Debord.

Françoise Sullivan avait notamment été surprise par une exposition de Kounellis présentée dans un palais où, dans plusieurs petites chambres, un enfant jouait de la flûte. « C’était très poétique », dit-elle. 

L’exposition concoctée par Louise Déry dans une petite chapelle de Greve in Chianti, dès demain, comprendra des œuvres conceptuelles créées en Italie et au Canada.

Comme son épreuve numérique Cabine téléphonique bloquée, ses séries photographiques Obscène et Danse dans la neige, des photos inédites prises tant par Gianfranco Sanguinetti que par Françoise Sullivan et son fils Francis Ewen, ainsi que l’album d’artiste Les saisons Sullivan.

PHOTO FRANÇOISE SULLIVAN, FOURNIE PAR LA GALERIE DE L’UQAM

Cabine téléphonique bloquée, vers 1978-1979, Françoise Sullivan.

« C’est une sorte de chronologie de Françoise en Italie entre 1970 et 1976, entre la Mostra de Brescia et ses venues pour la danse, avec, par exemple, Paul-André Fortier et Ginette Laurin », dit Louise Déry. 

Une chronologie, des expériences, des parfums que Françoise Sullivan rêvait de retrouver en famille dans cette belle région de la Toscane. Elle a quitté Montréal mercredi pour s’y rendre en compagnie d’un de ses enfants. Mais elle a bien failli ne pas y aller, étant en deuil de son fils Jean Christophe, mort le 25 août.

« Ce n’est plus le voyage de retrouvailles que je voulais faire avec mes fils », dit-elle, la voix soudain hésitante, avant de se réjouir de retrouver Gianfranco Sanguinetti, qu’elle n’a pas vu depuis 47 ans. 

« L’histoire de Françoise en est une de résilience, affirme Louise Déry. Elle est impressionnante de force, avec une philosophie de la vie plus forte que tout. D’ailleurs, elle sera honorée [demain] par le maire de Greve in Chianti, qui la fera citoyenne d’honneur de la ville. » 

PHOTO FRANÇOISE SULLIVAN, FOURNIE PAR LA GALERIE DE L’UQAM

Fenêtre, 1975, Françoise Sullivan.

L’exposition Œuvres d’Italie est aussi un travail d’étude pour Louise Déry. La commissaire profite de son séjour en Europe pour accumuler des informations, réaliser des entrevues et tenter de mieux comprendre la nature des échanges que Françoise Sullivan a eus dans cette Italie bouillonnante des années 70.

« Je veux retracer l’ambiance de l’époque, dit-elle. Car ces éléments ne sont que la pointe de l’iceberg de cette œuvre immense de Françoise, qui connecte à la fois la vie, la famille et les courants de pensée. »

Opere d’Italia (Œuvres d’Italie), de Françoise Sullivan, à La Macina di San Cresci, Greve in Chianti (Toscane), du 22 au 30 septembre