L’art contemporain n’échappe pas au manque de diversité patent sur la scène culturelle « mainstream » au Québec. Si certains s’engagent à donner un souffle nouveau à l’expression des arts modernes, de nombreux acteurs du milieu notent encore une réticence à cette diversité culturelle.

Marissa Groguhé
La Presse

Ces jours-ci, l’organisme Montréal, arts interculturels (MAI) accueille entre ses murs quatre artistes internationaux interdisciplinaires dans le cadre de « black.art.empowerment », une série consacrée aux arts des communautés noires.

Ce « laboratoire » ouvre en parallèle un espace de discussion, sous forme de panels, sur la culture, les droits civils et l’engagement social.

« On affirme qu’on a bel et bien une parole contemporaine authentique et on invite le public à venir rencontrer ces différents aspects de la culture », explique Rhodnie Désir, présidente du conseil d’administration du MAI, dont la mission est de favoriser l’inclusion et la communion des cultures.

Car la scène artistique contemporaine est étanche et l’espace manque pour ce qui n’entre pas dans une description « fausse et fictionnelle » de l’art contemporain, où la pluralité des identités n’a pas de place, estime-t-elle.

Pourtant, en réalité, « l’art contemporain ne veut pas dire autre chose pour une personne de couleur que pour une personne blanche », déclare Mme Désir.

S’ouvrir à la dissemblance

Malik Nashad Sharpe (alias Marikiscrycrycry) est l’une des quatre artistes à l’affiche de black. art. empowerment, avec $elfie$, une œuvre traitant en images, en chansons et en danse de l’intersectionnalité des cultures noires et queer. L’artiste américaine sent que « dans certaines espaces de diffusion, si une personne de couleur est à l’affiche, on a l’impression que c’est un figurant », qui n’est « pas à sa place  ». 

« La blague qui revient souvent, c’est qu’en général, il n’y a jamais plus d’un d’entre nous sur un programme.  »

— L’artiste Malik Nashad Sharpe, alias Marikiscrycrycry

Bien qu’encore plutôt rares, les initiatives en faveur de l’inclusion ne sont pas inexistantes. Au contraire, elles se font de plus en plus nombreuses, d’après Louise Déry, directrice de la galerie de l’UQAM depuis une vingtaine d’années. 

«  Je crois qu’on est en train de faire des gains en termes de reconnaissance, dit-elle. Il y a beaucoup d’organisations qui sont en train de reconnaître qu’il y a un effort à faire et que ce n’est pas contraignant d’organiser une programmation qui reflète la représentativité. »

À la galerie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) on présentera le mois prochain Over My Black Body, exposition collective autour de la codification du corps noir dans les sociétés contemporaines. Cinq artistes prennent part à ce projet pensé par les commissaires Eunice Bélidor et Anaïs Castro. 

L’UQAM « veut toujours travailler avec la diversité, dans un mode de dialogue », explique Louise Déry. Elle estime que les galeries universitaires, musées et autres institutions financées par l’État ont une « responsabilité » de mettre de l’avant la multiplicité des identités artistiques.

Toujours dans cette optique, un peu plus tôt cette année, on présentait à l’UQAM des œuvres centrées autour des communautés autochtones. D’abord, une première exposition consacrée à l’artiste ojibwé Maria Hupfield, puis, jusqu’à récemment, l’exposition Terriens (Earthlings), pensée par Shary Boyle et qui rassemble six artistes autochtones.

Pour Louise Déry, « le public ne peut pas se familiariser avec les préoccupations culturelles d’un artiste de la diversité s’il n’en voit jamais ». Et du côté des institutions, « c’est comme la poule ou l’œuf : tu ne vois pas ces pratiques artistiques, alors tu ne les montres pas à ton tour. »

Redéfinir l’identité

« Les institutions sont souvent prises entre leur désir d’attirer le public, en ayant des noms connus, et celui de proposer des choses moins connues qui, elles, font évoluer le public », constate Guillaume Sirois, professeur adjoint au département de sociologie de l’Université de Montréal et spécialiste des milieux artistiques et culturels.

Il voit « quelques percées » dans le milieu, par exemple l’ouverture à la diversité à la Biennale de Venise, sujet de sa thèse universitaire. Beaucoup de questions subsistent toutefois. « Un des problèmes, c’est qu’il se forme un silo, pour ne pas dire un ghetto, où les artistes non blancs, non majoritaires, se trouvent représentés, dit-il. Il est nécessaire d’amener ces arts dans des lieux plus en vue. »

Quoi qu’il en soit, les efforts des institutions, artisans et artistes, doivent se faire en harmonie avec les efforts de nature plus politique pour « revendiquer une place pour les artistes issus de la diversité », croit M. Sirois. Nombre de ces efforts politiques émanent de Diversité artistique Montréal.

Afin de générer plus d’hétérogénéité dans l’art contemporain, il faut se défaire d’une « perception de l’autre, de l’ailleurs, qui est folklorique ».

— Jérôme Pruneau, directeur général de Diversité artistique Montréal

Pour lui, la diversité doit être montrée parce qu’elle « fait partie du Québec d’aujourd’hui et est une des pièces de son identité », mais aussi parce qu’elle a « été occultée, effacée, au sein d’une vision de nous qui est blanche et francophone ».

La « boîte » de la diversité

En général, « il y a beaucoup d’artistes racisés qui font de l’art contemporain, mais la plupart ne sont pas visibles, constate Jérôme Pruneau. Et sinon, on a tendance à ethniciser leur art.  »

« Quand des artistes dits “de la diversité” sont montrés, on leur demande de parler de leur différence, de pourquoi ils sont autres. On ne leur demandera pas de parler de sujets larges », ajoute Eunice Bélidor, co-commissaire de l’exposition Over My Black Body. Elle dit travailler régulièrement avec des artistes de divers horizons, qui « ne parlent vraiment pas tous de leur identité ». 

« La peur de beaucoup d’institutions, c’est que le public ne comprendra pas si ce n’est pas mis dans une boîte, sans un marqueur [précis] », constate pour sa part l’artiste Malik Nashad Sharpe, qui voit au contraire, dans son métier, que le travail d’artistes noirs, par exemple, est toujours reçu « avec grand respect et compréhension ».

« Finalement, ce que j’aimerais voir dans le monde de l’art contemporain, c’est plus d’espace donné aux gens de couleur, qui pourraient ainsi se développer eux aussi, lance-t-elle. Si on ne s’engage pas envers ces artistes de cette façon, on limite ce qu’ils peuvent accomplir. En fait, c’est déjà ce qui arrive. »

L’exposition Over My Black Body sera présentée à la galerie de l’UQAM, du 17 mai au 22 juin.

black. art. empowerment. se déroule au MAI jusqu’au 27 avril. Pour infos >>