Mimmo Jodice est le poète de l'objectif. Fasciné par Magritte et plusieurs artistes des années 70 et 80, ce grand photographe italien fait l'objet d'une exposition de ses clichés urbains au musée McCord, Villes sublimes. Des prises de vue contemplatives qui traduisent son esprit tourmenté.

Éric Clément LA PRESSE

Il s'agit de sa première exposition solo au Canada. Il était temps. Mimmo Jodice a côtoyé les plus grands artistes du monde, les Andy Warhol, Robert Rauschenberg, Joseph Beuys, Vito Acconci ou Jannis Kounellis. Peintre et sculpteur dans sa prime jeunesse, il a embrassé la photographie argentique dès l'âge de 27 ans. Il estimait que le potentiel expressif était alors plus grand avec ce médium.

Inspiré par l'art conceptuel, il a fait de la photo documentaire et sociopolitique à Naples dans les années 70. Il a décrit les quartiers défavorisés de sa ville natale, avant de s'intéresser à l'archéologie, à la mer, aux marbres antiques et au portrait.

En voyageant, il a pris l'habitude de photographier les cités avec ce même regard qu'il posait sur les femmes et les hommes qu'il a immortalisés. Pour donner plus d'intérêt à l'accrochage de ses photos urbaines, le musée McCord l'a invité, au printemps dernier, à manier son objectif au bord du Saint-Laurent. Ainsi, parmi la cinquantaine de photos de Villes sublimes, 10 ont été prises à Montréal.

Ce qui frappe dans ces photos en noir et blanc, c'est l'atmosphère étrange, voire angoissante qui en ressort. Mimmo Jodice photographie tôt le matin, quand les rues sont désertes, ou tard l'après-midi, pour capter la plus belle lumière. Il prend donc son temps.

«Ça prend du temps de montrer le temps suspendu, dit-il. Dix jours pour dix photos. Ça m'a pris un an pour faire mon livre de photos sur Paris.»

Il faut dire qu'il n'y a jamais âme qui vive dans ses photos. Ni la trace du moindre mot ni d'un quelconque panneau publicitaire. D'où l'impression d'intemporalité surréaliste, comme dans Les villes invisibles, d'Italo Calvino, dont il s'est inspiré pour ses Villes sublimes - des villes qui n'existent sur papier photo que dans leur rapport à lui-même.

«Ce qui m'intéresse, c'est le questionnement, semer le doute plus que la certitude», dit l'artiste de 78 ans.

Ses ciels aux nuages étirés ou les ombres des arbres dans sa photo de la Biosphère créent une impression de malaise. «Cela vient de son caractère toujours anxieux et préoccupé», explique sa femme et muse, Angela Jodice.

S'éloigner du quotidien

Autre caractéristique du style de Mimmo Jodice: ses premiers plans. Dans ses photos de Venise et de Boston, le quai précède l'eau, qui précède l'architecture. Pour le pont Victoria, ce sont des branches menaçantes, et pour le Stade olympique, les mâts des drapeaux. À São Paulo, la lampe qui éclaire le gratte-ciel prend la moitié de l'espace de la photo.

Mimmo Jodice n'aime pas montrer l'architecture des villes avec réalisme. «Ça ne m'intéresse pas de montrer les villes avec leur histoire, leur identité et leur progression, dit-il. Je ne fais pas ce genre de travail. J'essaie toujours de trouver une dimension éloignée du quotidien.»

Il a aussi le don de surprendre, comme avec ce cliché du quartier de la Défense, à Paris, où la Grande Arche est photographiée à partir d'un cimetière fleuri.

«Mimmo Jodice cherche à s'exprimer et à réaliser une photo créative, dit Hélène Samson, commissaire de l'exposition. C'est comme si toute la photographie passait à travers son oeuvre. On y retrouve du pictorialisme, du formalisme et une tendance surréaliste, sans qu'il ne soit associé à un mouvement en particulier. Il a développé son propre langage.»

Ayant encore plein de projets - «photographier le vide», notamment -, Mimmo Jodice n'a aucun intérêt pour le numérique. «Mon identité, c'est le mental et le langage technique, dit-il. C'est moi qui fais le développement de mes photos. Je travaille beaucoup cet aspect pour leur donner une identité physique. Avec le numérique, ce ne serait pas possible.»

Villes sublimes, de Mimmo Jodice, au musée McCord jusqu'au 3 mars 2013.

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Le musée McCord primé

Le musée McCord vient de remporter le prix Or dans la catégorie Multimédi'Art interactif lors du Festival international de l'audiovisuel et du multimédia sur le patrimoine, qui a eu lieu à Montréal la semaine dernière. C'est l'application Musée Urbain MTL, gratuite et téléchargeable sur l'iPhone, qui a remporté les honneurs. Le festival récompense les meilleures réalisations muséales qui font appel aux nouvelles technologies de l'image et du son.