La mairesse de Montréal, Valérie Plante, vient d’annoncer une bonification de l’aide financière versée aux artistes pour payer le loyer — en hausse — de leurs ateliers. Malgré tout, de nombreux créateurs doivent quitter l’immeuble qu’ils occupent dans les quartiers centraux… souvent pour migrer dans le quartier Chabanel.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

L’artiste Jason Cantoro doit déménager son atelier. Encore une fois. Il fait partie des artistes qui quittent le 305, rue de Bellechasse, une ancienne manufacture qui logeait quelque 150 créateurs et qui a changé de propriétaire à l’automne 2018.

« Je suis fatigué, dit l’artiste qui a réalisé l’œuvre murale du Centre interculturel Strathearn. Et c’est du temps qui n’est pas consacré à ma pratique artistique. »

L’été dernier, la Ville de Montréal s’était engagée à verser une aide financière de 147 000 $ à l’OBNL Ateliers créatifs Montréal, voué au développement d’ateliers abordables, si les propriétaires de l’édifice (Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth) en arrivaient à une entente de gestion à long terme – un usufruit de 30 ans – avec lui. Ils n’y sont pas parvenus.

Finalement, les propriétaires — qui veulent rénover l’immeuble — ont consenti à réserver un étage à des artistes. « Mais il n’y a rien de final encore », indique l’artiste Catherine Bodmer, qui fait partie du comité de négociation. Une autre rencontre aura lieu dans deux semaines. « Les propriétaires veulent savoir qui reste, dit-elle. Il y a encore beaucoup de peut-être. »

Chose certaine, l’espace n’aurait pas été suffisant pour accueillir l’ensemble des créateurs installés dans l’édifice. Et les loyers calculés au pied carré augmenteront avec les rénovations.

Au cours des derniers mois, plusieurs sont partis avant qu’il ne soit trop tard.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Peu d’artistes peuvent se permettre de vivre dans l’incertitude et dans l’éventualité d’avoir un plus petit atelier.

J’ai participé au processus de négociation avec les propriétaires, mais finalement, je ne vais pas rester.

Catherine Bodmer

Jason Cantoro aurait pu rester dans son atelier du rez-de-chaussée jusqu’au printemps, mais il y aura des rénovations au deuxième étage et il veut les éviter. « Je dois pouvoir recevoir des clients. »

Plus d’argent

Catherine Bodmer, qui songe à s’installer dans le quartier Chabanel, se désole à l’idée qu’un édifice emblématique comme le 305, rue de Bellechasse puisse perdre sa vocation artistique au moment même où la Ville tente de venir en aide aux artistes. « Ça tombe entre les craques. »

La semaine dernière, la mairesse a annoncé une bonification du budget de son programme de soutien aux artistes en arts visuels et en métiers d’art, qui passera de 235 000 $ à 735 000 $ pour l’exercice de 2019.

Le montant versé au mètre carré va passer de 5,38 $ à 13 $, indique Nathalie Maillé, directrice générale du Conseil des arts de Montréal, qui devient cogestionnaire du programme avec la Ville.

« Nous incluons maintenant l’espace d’entreposage », ajoute Marie-Josée Parent, conseillère associée à la culture au comité exécutif de la Ville.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Jason Cantoro déménage ses œuvres

L’an dernier, 305 personnes ont bénéficié de ce programme.

Dans le milieu, l’annonce est vue comme un bon premier pas, mais elle ne sécurise aucun lieu actuellement occupé par des artistes. Cela vient simplement bonifier la subvention que ceux-ci reçoivent pour payer une partie de leur loyer.

« C’est un pansement, indique Jason Cantoro. Cela ne pérennise aucun atelier et c’est juste pour l’exercice de 2019. »

C’est la « première démarche » d’un « plan d’action à long terme », assure Mme Maillé. Il y aura des consultations « pour mieux répondre aux besoins ». « Nous serons à l’écoute du milieu », assure-t-elle.

« C’est la première étape d’une boîte à outils », renchérit la conseillère Marie-Josée Parent. Des outils « concrets » pour « maintenir des ateliers, en développer d’autres », et aider des artistes à en acquérir. Des annonces seront faites au printemps, promet-elle.

Dans le cas du 305, rue de Bellechasse, la Ville avait des pouvoirs limités.

Si une personne répond aux règlements de zonage, elle est libre de faire ce qu’elle veut de son immeuble.

Marie-Josée Parent, conseillère municipale dans l’arrondissement de Verdun

Le message est entendu

Jason Cantoro fait partie des artistes qui ont sonné l’alarme et créé l’OBNL Nos ateliers, il y a un an.

Au cours de la dernière année, l’OBNL a fait valoir que les artistes — qui revitalisent des quartiers émergents en y établissant leur atelier — doivent être considérés comme un partenaire quand il y a de grands projets de réaménagement urbain (dans le Mile-Ex, par exemple, avec le nouveau pavillon de l’Université de Montréal). Sinon, ils doivent constamment migrer vers de nouveaux quartiers pour avoir un atelier au loyer abordable.

Depuis le début de sa carrière, Jason Cantoro a dû déménager son lieu de création quatre fois (de l’édifice Grover au 5455, rue De Gaspé, notamment), à cause de l’embourgeoisement.

« Nous ne sommes pas contre les promoteurs immobiliers qui sont dans leur droit », dit-il.

Mais quand il voit des locaux commerciaux vides rue Saint-Denis ou dans le Mile End, il se dit que la Ville doit trouver une solution, notamment grâce à son pouvoir de taxation.

Direction Chabanel

MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le quartier Chabanel est-il en train de devenir le nouveau repaire des artistes ?

Avec les ateliers de plus en plus rares et chers dans les quartiers plus centraux, beaucoup de créateurs partent s’installer dans le quartier Chabanel.

Yves Laroche songe même à y déménager sa galerie d’art, située sur le boulevard Saint-Laurent, dans la Petite Italie.

En attendant, avec ses associés de la Société des Deux-Bourgeois, il loue 120 000 p2 dans l’immeuble situé au 99, rue Chabanel. L’espace a été réaménagé en ateliers qui seront loués à des artistes. C’est de la sous-location, en quelque sorte, avec « des baux tout inclus » de cinq à sept ans et des installations communes (internet, cuisine, etc.).

« J’ai un engagement avec les propriétaires pour absorber les hausses de taxes, assure Yves Laroche. La demande est forte, dit-il. Et je ne fais pas ça pour faire du cash. »

Le quartier Chabanel est-il en train de devenir le nouveau repaire des artistes  ? « J’y crois », répond-il.

N’est-il pas trop excentré ? « Loin de quoi  ? lance-t-il. L’île de Montréal va changer. Il n’y a pas tant d’espace. »

« Quand je suis arrivé dans le Mile End en 2001, les gens trouvaient que c’était trop loin », se souvient-il.

Déménager dans Chabanel n’est pas une solution magique, croit pour sa part Gilles Renaud, directeur d’Ateliers créatifs Montréal. Si les artistes créent un « buzz » autour du quartier, mais que leurs loyers sont encore une fois « issus d’ententes précaires à court terme entre propriétaires et locataires », ce sera inévitablement à recommencer tôt ou tard dans un autre quartier.

De son côté, Jason Cantoro n’a pas envie d’aller « se jeter dans la gueule du loup » dans Chabanel. Il est fatigué de déménager.

« Est-ce que ce sera viable dans trois ans ? », s’interroge-t-il.

Chose certaine, « une fois que les artistes seront partis des quartiers centraux, ils ne reviendront plus », dit-il.

Des annonces attendues

Il y a de l’argent sur la table, mais le temps presse, estime Gilles Renaud, directeur d’Ateliers créatifs Montréal (ACM).

L’OBNL sécurise des lieux de création à long terme pour qu’ils demeurent abordables, dont Le Chat des artistes dans le quartier Centre-Sud et le Sainte-Catherine dans Hochelaga-Maisonneuve. Cela se fait de plusieurs façons. ACM possède certains immeubles ou en est le locataire à très long terme. Il fait aussi de la gestion immobilière.

Ateliers créatifs Montréal « est toujours en analyse de nouveaux projets », même si le Fonds des ateliers d’artistes de la Ville de Montréal, qui a reçu de l’argent de 2012 à 2017, n’a plus rien eu depuis.

Au printemps dernier, le gouvernement provincial a toutefois annoncé une aide de 25 millions sur cinq ans pour les ateliers d’artistes et la Ville de Montréal l’a bonifiée de 5 millions.

Or, aucun programme pour distribuer cet argent n’est encore en place.

Comme le disait la conseillère Marie-Josée Parent, des annonces doivent être faites sous peu.

Gilles Renaud espère pouvoir concrétiser ses projets en analyse, qui sont au nombre de quatre ou cinq. Il souhaite aussi que des mesures relatives à la fiscalité, à la taxation et aux bâtiments excédentaires figurent dans le plan d’action que promet la Ville.

À tout le moins, constate-t-il, il y a une « meilleure connaissance des enjeux » à la Ville de Montréal.

Rectificatif :
Dans une version antérieure de ce texte, nous avions écrit que la Ville de Montréal s’était engagée à verser une aide financière de 147 000 $ aux propriétaires de l’édifice s’ils en arrivaient à une entente de gestion à long terme avec l’OBNL Ateliers créatifs Montréal. Or, c’est à l’OBNL que la Ville s’était engagée à verser cette aide en cas d’entente.