Robert Blondin ne prendra pas part à la présente rentrée radiophonique. Cet infatigable penseur s’est éloigné des studios et des consoles il y a quelques années après y avoir consacré une partie de sa vie. C’est de chez lui qu’il assistera au retour des émissions et à la naissance de certaines autres. Il le fera en posant un regard lucide et franc. Comment pourrait-il en être autrement avec lui ?

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Si je vous parle de Robert Blondin, ce réalisateur qui a marqué le monde de la radio publique par son audace et sa créativité, c’est qu’un ouvrage biographique signé Luc Gonthier vient de paraître. Ce livre, qui a pour titre Robert Blondin : Pluriel, a fait partie de mes lectures de vacances.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS SOMME TOUTE

Robert Blondin

Je m’y suis plongé en me demandant ce que j’allais y apprendre. Après tout, Blondin a beau avoir charmé nos oreilles pendant des décennies, il n’a quand même pas inventé l’ordinateur ou été une star d’Hollywood. De plus, des anciens de Radio-Canada qui l’ont connu m’ont confié dans le creux de l’oreille que le Blondin ne se prenait pas pour un 7 Up.

Au bout de quelques pages, j’ai mis mes appréhensions de côté et je me suis laissé porter par le parcours fascinant de cet homme qui a fait sa marque en posant un regard inlassablement interrogateur sur la vie, les gens et les évènements. Cette exigence a formidablement bien servi le réalisateur qu’il a été après une incursion sur la voie de l’animation (il y est revenu plus tard).

Ce média, qu’il a aimé plus que tout et contribué à élever à un rang supérieur, Blondin l’a décoincé, lui a procuré des ailes. Souvent en avance sur son temps et ses camarades, il a tracé le chemin à un grand nombre de jeunes réalisateurs et réalisatrices qui sont aux commandes en ce moment. Sont-ils conscients de cela ?

Spécialiste des projets ambitieux, Robert Blondin a réalisé de nombreuses émissions dont le secret reposait sur une approche très personnelle : s’adresser à l’intelligence des auditeurs tout en atteignant leur cœur. À cet égard, vous vous souvenez peut-être de la fabuleuse série Le bonheur, diffusée de 1981 à 1984.

Cette émission dont plusieurs fidèles d’ICI Première gardent un précieux souvenir (tiens, et si on l’offrait sur OHdio ?) a nécessité de nombreux voyages, d’incalculables rencontres et, on peut l’imaginer, beaucoup de sous.

Il y a aussi eu L’aventure (1987-1996), qui donnait la parole à des passionnés sur un sujet de leur choix. Elle fut précédée de La grand’ jase (1978-1979), une émission hebdomadaire animée par Armande Saint-Jean et Michel Garneau, grand ami de Robert Blondin. Ce happening radiophonique, d’une durée de six heures, était diffusé en direct du Grand Café de la rue Saint-Denis. On avait eu l’idée de mettre dans le bar une corde à linge sur laquelle on accrochait des disques. Le public était invité à choisir la musique.

Certains épisodes ont donné lieu à des moments aussi précieux que déroutants. L’alcool faisant son œuvre alors que la soirée avançait, les animateurs se faisaient insulter et chahuter. Robert Blondin se souvient d’un soir où la police a dû intervenir afin d’expulser un auditeur quelque peu éméché.

« Après avoir lu le livre, ma fille Julie m’a dit que lorsqu’elle me voyait travailler, elle avait toujours l’impression que c’était le party, m’a raconté Robert Blondin lors d’une entrevue téléphonique. Elle réalise aujourd’hui qu’il a fallu faire cela avec sérieux. »

La force de Robert Blondin fut d’avoir permis à la radio de se recentrer, de retrouver sa vocation première. En effet, depuis l’arrivée de la télévision en 1952, ce média qui régnait en roi et maître vivait une sorte de crise existentielle.

J’ai compris assez tôt que les gens de radio s’inspiraient trop de ce qu’il y avait dans les journaux et dans les livres. J’ai fait le pari d’aller à la source et d’aller voir ces gens qui avaient inspiré ces livres et ces articles de journaux.

Robert Blondin

Les moyens qu’arrive à obtenir Robert Blondin furent l’objet de discussions enflammées dans les bureaux des patrons et ont parfois suscité l’envie chez certains collègues. « La liberté, ça ne vient pas tout seul, dit-il. Ça m’a pris beaucoup de rouages et de rencontres. Il a fallu se battre fort pour exercer cette liberté. »

Je lui dis que le livre fait bien ressurgir l’idée qu’innover, c’est grisant, mais c’est aussi usant. « C’est sûr, dit-il. Si tu suis la recette de Jehane Benoît, t’es sûr de ne pas rater ton pâté chinois. Mais si tu veux réinventer le pâté chinois, il est possible que les convives autour de la table ne reconnaissent pas le plat et n’aiment pas ça. »

Enfant, Robert Blondin n’a pas reçu l’amour auquel il était en droit de s’attendre. « Je n’ai pas été aimé et lorsque tu n’as pas été aimé, c’est dur en tabarnak d’aimer par la suite. » Il connaîtra des histoires d’amour nombreuses et échevelées avant de connaître la paternité (il est aussi le père de l’animatrice Sophie-Andrée Blondin).

Cela ne l’empêchera pas de vivre à fond le vent de liberté qui a frappé le Québec dans les années 60 et 70. Il fait aujourd’hui partie de ceux qui, entre deux verres de vin, peuvent raconter l’histoire des mythiques communes.

Auteur, scénariste, épicurien, Robert Blondin continue d’aimer profondément la radio et de l’écouter. Une chose l’horripile cependant : la mise en valeur des personnalités au détriment du contenu. « Dans certains cas, on demeure fidèle au mandat de la radio publique, mais il y a un maudit paquet d’affaires qui sont inutiles, lâche-t-il. Quand je vois que la radio publique se préoccupe de faire des cotes d’écoute en jouant sur les tendances de la consommation, de la notoriété et du stardom, ça me met en furie. »

À 78 ans, que changerait Robert Blondin de cette vie bien remplie ? Il me parle de ce que Michel Garneau appelle « la folle entreprise de la lucidité ». « J’entends par-là la nécessité de penser juste, de dire vrai, de voir la vérité en face et de la répandre. J’ai travaillé toute ma vie à reproduire cela. Mais si c’était à refaire, j’accentuerais davantage cet aspect. »

Pour plusieurs, la radio est un média qui permet de parler aux autres. Visiblement, pour Robert Blondin, il offre le privilège de dire des choses. Et de mener des combats.

Robert Blondin : Pluriel
Préface de Michel Garneau
Luc Gonthier
Éditions Somme toute

PHOTO FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Robert Blondin : Pluriel, de Luc Gonthier