Les artistes sont dans le brouillard. Ce n’est certes pas aussi anxiogène que de savoir un proche confiné dans un CHSLD – ou de l’être soi-même ; c’est sans commune mesure –, mais ça suscite son lot d’inquiétudes.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Il y a énormément d’incertitude dans le milieu culturel en ce moment. Il y a une semaine, le gouvernement Legault a décrété qu’il n’y aurait pas d’évènements publics culturels au Québec avant le 31 août. Encore quatre mois pendant lesquels l’industrie culturelle sera « sur pause », comme dirait le premier ministre.

Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? Et que se passera-t-il d’ici là ? L’interdiction ne visera-t-elle que les grands rassemblements extérieurs ? Les salles de spectacles pourront-elles en être exclues ? Sera-t-il viable pour les petites salles de continuer de présenter des spectacles si les règles de distanciation sociale sont toujours, même en partie, en vigueur ?

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Sera-t-il viable pour les petites salles de continuer de présenter des spectacles si les règles de distanciation sociale sont toujours, même en partie, en vigueur ?

Comment envisage-t-on la suite des choses ? S’attend-on à ce que le public soit au rendez-vous après le déconfinement ? Qui aura envie d’aller voir un spectacle entouré d’inconnus entassés au M Telus ou au Centre Bell ? Des jeunes plus insouciants, peut-être ? Qu’en sera-t-il de la scène théâtrale, qui attire un public plus âgé ? Comment se préparer à la reprise et prévoir un retour à la « normalité » ?

Les réponses à ces nombreuses questions sont loin d’être claires. Pour l’instant, le flou artistique est grand. On navigue à vue dans le brouillard épais. Un capitaine serait particulièrement bienvenu. Parce que les prochains mois seront difficiles pour les artistes, pour les artisans et pour les entreprises culturelles. Comme pour tout le monde. Croire que l’on retrouvera rapidement, dès la fin du confinement, une vitesse de croisière relève de la pensée magique. Surtout si, derrière le brouillard, se cache un iceberg…

Trêve de métaphores nautiques. Alors que les artistes et les organismes culturels semblent généralement satisfaits de la réponse prompte à la crise sanitaire par le gouvernement fédéral, ils portent un regard plus circonspect sur la réaction du gouvernement du Québec. Pour la simple raison qu’elle tarde à se faire concrète. Malgré les promesses et les discussions de coulisses.

Des mesures vagues ont été annoncées, au moment de l’interdiction des rassemblements de plus de 250 personnes, à la mi-mars, afin de venir en aide à l’industrie culturelle. Le ministère de la Culture et des Communications du Québec (MCC) a laissé entendre que les artistes et artisans seraient tous dédommagés et que leurs contrats seraient honorés. Ce ne semble pas avoir été le cas pour tout le monde.

Quantité de festivals et de tournées ont été annulés. Des productions de télé, de théâtre et de films sont compromises. Plusieurs entreprises culturelles, des compagnies de théâtre, de production de télévision, de distribution de cinéma, etc. se demandent comment elles vont survivre. Des artistes s’inquiètent de ne pas pouvoir payer leur loyer. Des millions de dollars de revenus se sont évaporés, des dizaines de millions de plus sont en jeu, comme dans la plupart des autres industries. Sauf que toutes les industries n’ont pas été contraintes au repos forcé pour six mois.

On a demandé aux artistes d’être patients et indulgents. Ils l’ont été depuis le début de cette crise. Pour le bien commun. Parce que l’essentiel, c’est de sauver des vies. Mais cinq semaines plus tard, on sent que cette patience s’effrite et s’étiole, minée par la confusion et le manque de directives claires.

Comme l’ensemble des Québécois, les artistes ont besoin d’être rassurés. Les entreprises culturelles aussi. Ils aimeraient être davantage consultés, afin que leur expertise – dans leurs champs respectifs – puisse contribuer à l’effort collectif.

Or, alors que le premier ministre Legault a démontré pendant cette crise ses aptitudes exceptionnelles de communicateur – et sa capacité à convaincre et à rassurer, même dans l’adversité – , la ministre de la Culture et des Communications, l’ancienne journaliste Nathalie Roy, était aux abonnés absents. Une ministre fantôme dont le mutisme a tout fait sauf rassurer le milieu culturel.

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Point de presse de Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications, et d’Éric Girard, ministre des Finances, sur l’avenir des médias, le 2 octobre 2019

Elle a beau s’en défendre, il y a, de toute évidence, un manque de leadership à Québec en matière culturelle. Il ne date pas d’hier, du reste. Le ministère de la Culture et des Communications du Québec (MCC) est depuis longtemps un parent pauvre de l’appareil gouvernemental. Il y a eu quatre différents ministres de la Culture et des Communications depuis cinq ans. Et ce n’est pas Nathalie Roy qui, depuis le début de son mandat, a redonné du lustre à la fonction. Malgré les millions promis à la culture – et fort bien accueillis – à l’occasion du dernier budget.

Il y a un moment pour réfléchir et il y a un moment pour agir. Cinq semaines après le début du confinement, le milieu culturel est prêt pour des gestes concrets et des annonces publiques. C’est à la ministre de rassembler et de montrer la voie, au-delà des discussions de coulisses et des vœux pieux. Il est temps de dissiper le brouillard et de proposer une vision d’ensemble claire, pour tous les artistes, artisans et intervenants culturels. Pour que naisse au moins l’espoir de lendemains plus  chantants.