Ils sont à peine arrivés sur la Croisette - avec leurs deux jeunes enfants de 3 ans et de 3 mois - que déjà, Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault aimeraient en tirer un film.

Mis à jour le 27 juill. 2016
Marc Cassivi LA PRESSE

«La faune est passionnante, remarque Isabelle Lavigne, rencontrée hier à la Potinière du Palais, un restaurant situé à un jet de pierre du quartier général du Festival de Cannes. C'est à la fois fascinant et triste. C'est comme une forteresse fermée. D'un côté, il y a ceux qui ont tous les accès, et de l'autre, le public. Des gens verrouillent leur escabeau à une clôture pendant des jours en espérant apercevoir une vedette.»

«Il y a le rêve et il y a les rêves brisés, ajoute Stéphane Thibault. Un gars nous a demandé dans la rue si nous étions cinéastes. Il avait un scénario à nous proposer. On lui a expliqué qu'on faisait du documentaire, mais il était tellement désespéré qu'il nous a dit: c'est pas grave! Il y aurait un film, ou mieux, un livre de photos à faire avec tous ces personnages.»

Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault ont un talent particulier pour capter l'essence d'un sujet. Cinéastes de l'intime (on leur doit l'excellent Junior, sur une équipe de hockey de Baie-Comeau), ils sont sur la Croisette pour présenter un documentaire qu'ils ont coréalisé, La nuit, elles dansent, seul long métrage québécois sélectionné à Cannes cette année, à la Quinzaine des réalisateurs.

Il y a 40 ans qu'un documentaire québécois n'a pas été présenté dans cette section parallèle du Festival, depuis L'Acadie, l'Acadie de Pierre Perrault et Faut aller parmi l'monde pour le savoir de Fernand Dansereau, en 1971. La nuit, elles dansent sera présenté mercredi au public cannois et prendra l'affiche au Québec deux jours plus tard.

Ce film fascinant et troublant raconte, de l'intérieur, le quotidien d'une famille de danseuses de baladi égyptiennes, qui pratiquent le métier de génération en génération. Les difficultés de ce travail à la fois admiré et méprisé, les problèmes de drogue et d'argent, les perruques et les costumes extravagants, les intrigues sentimentales, les conflits intergénérationnels, les jugements moraux. L'intimité d'une famille, celle de Reda, une veuve émouvante et caractérielle, enceinte de son septième enfant, racontée comme s'il n'y avait pas de caméra, à la manière d'une fiction.

C'est au terme de quatre mois de recherches en Égypte, au moment où ils étaient tentés d'abandonner leur quête, que les cinéastes ont rencontré Reda et sa famille. Ils ont su sur-le-champ qu'ils tenaient leur personnage principal. «Elle nous a dit: «Je suis celle qu'il vous faut!»», se rappelle Stéphane Thibault.

Encore fallait-il qu'elle se livre à la caméra, ce qu'elle a fait, avec son entourage, comme rarement on le voit dans le cinéma québécois. Grâce, sans aucun doute, au doigté et la subtilité du couple de réalisateurs. «Les gens nous font confiance parce que l'on prend le temps de les apprivoiser, dit Isabelle Lavigne. Ils apprennent à nous connaître. On les dirige à jouer leur propre rôle. J'ai été chavirée par la manière dont ils se dévoilent. Ce qui aide aussi, c'est la culture communautaire en Égypte. Tout se partage, alors une caméra de plus ne pose pas de problème particulier.»

Isabelle Lavigne, «Égyptienne de coeur», a vécu deux ans au Caire alors qu'elle étudiait la danse contemporaine et enseignait la réalisation. Elle tenait à retourner en Égypte pour y tourner un film. «Isabelle parle l'arabe. Ç'a été essentiel à la réussite du projet», dit son amoureux.

Le couple s'est installé dans la capitale égyptienne à l'été 2009, avec l'aîné de ses enfants, pour un tournage de quatre mois. «On habitait à 20 minutes de chez Reda, raconte Stéphane Thibault. On pouvait arriver très rapidement chez elle quand elle nous faisait signe. On était seulement deux. Ça nous a beaucoup servi. Ça n'a pas seulement été une grande expérience de tournage, mais une expérience de vie.»

Reda, femme déterminée, exubérante, imprévisible, est attendue sur la Croisette la semaine prochaine. Elle n'a pas encore vu ce film qui s'intéresse à sa famille sous toutes les coutures, sans la moindre complaisance. Les cinéastes hésitent d'ailleurs à le lui montrer avant sa présentation publique.

«On ne fait pas du cinéma militant, avertit Isabelle Lavigne. On veut ouvrir le coeur des gens. On ne fait pas des films pour changer le monde, mais on participe, avec le reste du banc de poissons, à donner la mesure d'une époque.»

La nuit, elles dansent a remporté cette semaine le Prix spécial du jury au Festival Hot Docs à Toronto. Les cinéastes espèrent-ils le même genre de réception à Cannes? «Quand tu te lèves la nuit pour changer des couches et allaiter, t'as pas vraiment le temps de te soucier de l'accueil de ton film!», répond Isabelle Lavigne, en riant.

S Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca