Après deux ans de télétravail, les travailleurs et gestionnaires retournent dans les bureaux. Or, qu’il soit souhaité ou appréhendé, ce grand retour dans une formule hybride ou flexible a un coût. Attendez-vous à devoir rééquilibrer votre budget et votre énergie !

Publié le 20 février
Isabelle Dubé
Isabelle Dubé La Presse

Attention, dépenses droit devant !

Un retour au bureau après deux ans à la maison implique des frais. Survol des différentes dépenses que bon nombre de personnes utilisaient à d’autres fins depuis mars 2020, notamment en économisant plus, selon les données de Statistique Canada.

Le prix des vêtements et des chaussures

En 2019, les ménages québécois avaient dépensé en moyenne 471 $ en chaussures. Nombre d’entre eux ont dû se sentir plus à l’aise en pantoufles ou pieds nus, car les ventes de chaussures ont baissé en 2020 à 405 $ par ménage. Parions qu’ils seront nombreux à avoir envie d’une nouvelle paire de chaussures en 2022, notamment ceux qui retournent au bureau.

« Les gens ont envie de porter de nouveaux vêtements, observe Jeff Golf, styliste et copropriétaire de Ludique. Pas ceux de 2019 ni ceux de la pandémie. Ils ont envie de nouveauté pour se sentir bien dans leur peau tout de suite dans un nouveau quotidien après tout ce qu’on a vécu. »

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Les ventes de chaussures ont baissé en 2020 de 471 $ à 405 $ par ménage, en moyenne. Avec le retour au bureau, elles risquent de repartir à la hausse en 2022.

Le copropriétaire de Ludique note une hausse pour la demande du service d’accompagnement en stylisme, particulièrement pour les professionnelles de tous les domaines qui retourneront au bureau au cours de l’année 2022 et pour les enseignants qui le sont déjà depuis septembre 2021. « Certaines silhouettes ont changé depuis mars 2020, et on dirait que le code vestimentaire dans les bureaux a changé aussi. Il y a une atmosphère plus décontractée. Comme les gens ne veulent pas arriver en mou ni en tailleur, il faut réimaginer une garde-robe professionnelle qui est aussi confortable et appropriée pour cette nouvelle atmosphère.

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Caroline Alexander et Jeff Golf, copropriétaires de Ludique, une entreprise qui offre des services de stylisme

« On regarde d’abord ce que les gens ont dans la garde-robe et on s’ajuste selon les besoins et les budgets. » Les clients de Ludique, composés à 60 % de femmes et 40 % d’hommes, dépensent de 500 $ à 5000 $ pour refaire leur garde-robe. Le service de stylisme, quant à lui, coûte 395 $ ou 300 $, selon le forfait choisi.

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Avec le retour au travail dans une formule hybride ou flexible, l’achat d’une carte mensuelle ne sera peut-être plus avantageux.

Le prix du transport

Le grand défi des usagers du transport collectif sera de déterminer s’ils ont besoin de moins de 30 passages par mois, l’équivalent d’environ 3 jours par semaine aller-retour. Au-delà de ce nombre, il vaudra mieux opter pour la carte mensuelle.

Ainsi, pour un carnet de 10 passages, les Montréalais payeront 30 $, les banlieusards de la Rive-Nord et de la Rive-Sud, 45 $, et ceux qui doivent prendre le train, 54 $.

À 30 passages, on atteint le prix d’une carte mensuelle de 90,50 $ pour Montréal ; à 32 passages, celui d’une carte pour les banlieues à 147 $ ; et à 33 passages, le prix d’une carte de 180 $ pour les couronnes nord ou sud.

À noter que ceux qui habitent L’Assomption, Saint-Jérôme, Mirabel ou Rigaud payent leur carte mensuelle 26,5 % de moins depuis l’unification des cinq zones.

Quelqu’un qui se déplace toujours au bureau les lundi, mardi et mercredi devra utiliser en général de 24 à 28 passages par mois. Quelqu’un qui doit y aller du mardi au jeudi devra composer avec 30 passages pour le mois de mars.

« Avant la pandémie, 70 % des usagers avaient une carte mensuelle, explique au téléphone Simon Charbonneau, de l’Autorité régionale de transport métropolitain. Les gens ne connaissent pas les autres titres. On s’attend donc à un mode de transition, à une évolution en continu de la situation, et on veut offrir ce qui correspond aux besoins des usagers. »

Les usagers qui perdent le décompte de leurs billets restants pourront vérifier le contenu de leur carte OPUS, Solo ou L’Occasionnelle sur leur téléphone intelligent avec l’application Chrono.

Les travailleurs qui optent pour l’automobile doivent ajouter à leur budget la hausse du prix de l’essence, de l’assurance auto et du stationnement.

Le prix du service de garde

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Les enfants arrivaient pile-poil pour le début des classes et revenaient à la maison tout de suite après le son de la dernière cloche de la journée. Cette routine risque d’être modifiée.

Ainsi, pour trois jours au bureau, il faudra compter 14,55 $ par jour par enfant pour le service de garde. Peut-être moins selon la région. Ce qui fait environ 174,60 $ par mois pour un enfant, le double pour deux, car le nombre d’enfants ne fait pas baisser le tarif. Et, bien sûr, la facture grimpe quand le parent arrive en retard le soir.

Le prix des lunchs et des cafés

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Difficile de trouver des repas complets du midi à moins de 15 $ taxes comprises, particulièrement au centre-ville de Montréal. En général, les conseillères budgétaires des Associations coopératives d’économie familiale (ACEF) prévoient 20 $ par semaine pour cette dépense. Si l’argent n’est pas complètement dépensé en repas, il le sera en cafés ou en collations à environ 3 $. Un bon biscuit végane vers 14 h 30 ? À moins d’être un travailleur avec une personnalité à l’épreuve de ce type de tentations, il faut compter un minimum de 80 $ par mois. Le total grimpe à 312 $ si l’on succombe au combo repas-café-collation durant les trois jours hybrides au bureau.

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Après deux ans à la maison, le retour au bureau génère stress et anxiété chez de nombreux employés et gestionnaires.

Le prix de la santé mentale

Le retour au travail génère stress et anxiété chez de nombreux employés et gestionnaires. Normal, assure la Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, car la situation actuelle dure depuis deux ans.

Tout d’abord, le corps et l’esprit se sont déconditionnés, explique la psychologue.

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La Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

« Rappelez-vous quand vous partiez en vacances l’été. Le rythme du quotidien était difficile à reprendre les premiers jours. Retourner dans la routine du matin, des lunchs, des tenues de bureau à enfiler, de la course pour être à l’heure, exigeait un effort parce que l’esprit et le corps avaient changé de rythme. »

Là, ce n’est pas après un mois de vacances, mais après 24 mois, et on ne s’est pas reposé. Au contraire, on est devenu ultrafatigué parce qu’on a dû s’adapter à énormément de choses.

La Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Depuis mars 2020, on a eu peur de mourir, de tomber gravement malade, d’être seul à l’hôpital, de ne pas se faire soigner. On a jonglé avec les écoles fermées, rouvertes à distance, les garderies fermées puis rouvertes, Noël puis plus de Noël, la privation de nos parents et amis. Certains ont aussi perdu des proches et/ou leur emploi », énumère la Dre Christine Grou.

« En plus de cette longue liste, on n’a aucun contrôle sur l’issue de la situation et on ne sait pas quand tout ça va se terminer. »

Dans ce contexte, il est donc normal, dit-elle, d’appréhender le retour à un quotidien routinier qui nécessitait une bonne dose d’énergie qui nous fait maintenant défaut.

Bon nombre ont vu des bienfaits à ne pas être au bureau quotidiennement : efficacité, moins de déplacements, pas de pression d’être en retard, aucun stress de négocier avec l’employeur quand un enfant a le nez qui coule et doit rester à la maison.

L’idée de perdre cette flexibilité crée de l’anxiété.

Cela dit, on s’est rendu compte qu’il y a aussi des méfaits à ne jamais être au travail, notamment pour la culture organisationnelle, pour la socialisation, les échanges informels, et le télétravail risque de créer une surcharge, car les gens travaillent plus.

La Dre Christine Grou

Mentalement plus fatigués, certains travailleurs et gestionnaires appréhendent le retour au bureau, car personne ne sait exactement comment il va se passer, les consignes sanitaires étant amenées à changer… encore.

L’imprévisibilité est un facteur de stress énorme, et le manque de contrôle aussi, indique la Dre Grou.

« Je ne pense pas que les gens réagissent parce qu’ils se sont confortés, mais parce qu’ils sont encore devant l’imprévisibilité, devant une situation sur laquelle ils n’ont pas de contrôle et dans un contexte où ça fait 24 mois qu’ils s’adaptent. La réserve psychique s’épuise. »

Or, l’appréhension est souvent pire que ce qui se produit au bout du compte, soutient la psychologue. « Il faut se rappeler que c’est normal d’être fatigué, on l’est tous, et que c’est normal de se demander comment on pourra en faire plus, car on a des limites. »

« Le simple fait de rester en santé physique et mentale depuis 24 mois, c’est déjà un accomplissement. Il faut se le rappeler aussi », conclut-elle.

Le prix pour trois ménages

À la demande de La Presse, trois conseillères budgétaires de l’ACEF Rive-Sud ont calculé les changements qui pourraient être apportés au budget mensuel de trois ménages différents avec un retour au bureau en formule hybride trois jours par semaine. Les salaires et les situations sont inspirés de cas réels.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Vicky Paraschuck, Mélissa Létourneau et Anne Lagacé, consultantes budgétaires à l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) de la Rive-Sud de Montréal

Ménage 1

  • Habite à Blainville
  • 2 adultes retournent au bureau
  • 2 enfants à l’école primaire
  • Revenu familial net : 2900 $ + 2600 $
  • En télétravail : + 548 $ par mois
  • En hybride 3 jours : - 225 $ (en faisant des coupes)

Pour équilibrer le budget de cette famille, nous avons dû réduire l’épargne destinée au REER et au REEE. Dans le quotidien, quand les familles manquent de temps pour préparer les lunchs, malgré leur bonne volonté, elles finissent souvent par allouer une somme pour un repas à l’école et au bureau. Le facteur temps va bousculer beaucoup de familles. Pour ce qui est du recours au taxi, cette solution permet d’éviter l’achat d’une deuxième auto. Malgré tout, cette famille devra continuer de réfléchir à son réaménagement budgétaire pour arriver, car un déficit de 225 $ persiste.

Vicky Paraschuck, consultante budgétaire à l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) de la Rive-Sud de Montréal

Consultez le budget type de ce ménage en télétravail
Consultez le budget type de ce ménage avec un retour au bureau hybride trois jours par semaine

Ménage 2

  • Habite à Longueuil
  • 1 adulte retourne au bureau
  • 1 enfant à l’école primaire
  • Revenu familial net : 2417 $
  • En télétravail : + 175 $ (investi dans un CELI)
  • En hybride 3 jours : + 3 $ (en faisant des coupes)

Il y a eu des choix difficiles à faire pour équilibrer le budget de ce ménage monoparental. Nous avons dû retirer le câble, l’argent alloué aux occasions spéciales, le coiffeur et la pizza du vendredi soir une semaine sur deux. Pour ce qui est des contributions au REEE, elles ont dû être réduites. On observe que la conciliation emploi-famille a un impact sur le temps disponible et que les femmes sont plus touchées par le retour en présentiel à cause de l’écart des salaires qui persiste entre les hommes et les femmes.

Anne Lagacé, consultante budgétaire à l’ACEF de la Rive-Sud de Montréal

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Ménage 3

  • Habite à Montréal
  • 1 adulte retourne au bureau
  • Sans enfant ou enfant plus vieux
  • Revenu familial net : 3060 $ + 2825 $
  • En télétravail : + 794 $
  • En hybride 3 jours : + 462 $

Pour ce ménage, nous avons calculé que le forfait internet diminuera légèrement de 10 $ par mois. Par contre, ce retour entraînera des sorties au restaurant le midi avec les collègues, l’achat de cafés, de vêtements pour le retour au bureau après presque deux ans à la maison. Le projet “mise de fonds pour une maison” sera rééchelonné. Ce ménage dépensera plus surtout à cause de tout ce qui est relié à l’informel et aux standards de beauté.

Mélissa Létourneau, consultante budgétaire à l’ACEF de la Rive-Sud de Montréal.

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