« J’aime bien vos chroniques, mais elles concernent bien souvent des couples avec ou sans enfants et une maison, nous a écrit Caroline*. J’aimerais bien en entendre davantage sur les personnes célibataires ! »

Marc Tison
Marc Tison La Presse

La situation

Et sans maison, aurait pu ajouter la femme de 51 ans.

« J’aimerais voyager à ma retraite, avant si possible, et surtout éventuellement m’acheter un condo ou un petit chalet. Est-ce possible pour moi un jour ? Je me serre vraiment la ceinture et je ne vois pas le bout du tunnel. D’où la nécessité d’avoir un boulot d’appoint. »

Employée de soutien dans une école secondaire de la région métropolitaine, elle touche un salaire de 50 000 $ par année.

Une fois soustraites sa contribution au Régime de retraite des employés du gouvernement et des organismes publics (RREGOP) et sa cotisation à un fonds de travailleurs prélevée de son salaire (5000 $ par année), elle encaisse environ 1232 $ nets toutes les deux semaines.

Pour boucler son budget, elle fait du tutorat, activité qui ajoute quelque 7000 $ avant impôts (dûment payés) à ses revenus.

Avec l’électricité, l’assurance et un loyer de 730 $, ses frais de logement avoisinent 1000 $ par mois.

« Sans tutorat, il me manque 200 $ par mois », constate-t-elle.

Elle prévoit prendre sa retraite au plus tôt à 65 ans.

« J’aurais aimé la prendre plus tôt, mais bon... »

« J’ai quand même un régime de pension, mais j’ai commencé tard à cotiser, à 39 ans. »

Avec le tutorat, elle réussit à épargner un peu. « Mais si je veux accéder à une maison ou un condo, avec les récentes hausses, adieu, c’est impossible. »

« À moins que je me trouve un chum bientôt ! », ajoute-t-elle avec un rire franc.

Ce n’est toutefois pas la spécialité de cette rubrique...

Détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en musique, elle songe à faire une maîtrise qualifiante en enseignement.

« Si je deviens professeur, mon revenu va augmenter beaucoup. Je ne resterai pas à 50 000 $ jusqu’à la fin de mes jours. Ça va presque doubler mon salaire. »

Quand elle aura atteint le sommet de l’échelle salariale, peut-être...

« Mais pour y arriver, est-ce que je vais me réendetter ? Est-ce que je devrais sortir mes REER pour le faire ? »

Une décision d’une grande portée, pour la musicienne...

Les chiffres

Caroline

Âge : 51 ans
Salaire : 50 000 $
Revenu de tutorat : 7000 $/année
REER fonds de travailleurs : 30 000 $ – Cotisation : 5000 $/année
Autre REER : 20 000 $
CELI : 3000 $
Épargne vacances annuelles : 1500 $
Dette : environ 8000 $
Remboursement : 430 $/mois pendant encore 18 mois

La réponse

Une maîtrise qualifiante de 60 crédits à temps partiel se terminerait en quatre ans, à raison de deux cours (six crédits) par trimestre, dont celui d’été.

À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), par exemple, les droits de scolarité excéderaient légèrement 800 $ par trimestre de deux cours, soit environ 2500 $ pour une année de trois trimestres.

L’emploi et la rémunération en phase avec une maîtrise qualifiante est une question d’une surprenante complexité, que la Fédération des syndicats de l’enseignement nous a aimablement résumée, avec tous les bémols, guillemets et mises en garde qui s’appliquent à une situation hypothétique.

En bref et avec quelques raccourcis, Caroline pourrait – peut-être – obtenir un horaire à temps plein en septembre 2022 dans une discipline en pénurie d’enseignants. C’est le cas de la musique au secondaire. Il faudrait qu’elle ait déjà obtenu neuf crédits dans sa maîtrise qualifiante, donc qu’elle l’ait entamée en janvier 2022.

Les 18 années de scolarité que lui accorde son actuelle maîtrise en musique lui permettraient d’accéder directement à l’échelon 5 de l’échelle salariale, avec un salaire qui atteindrait environ 56 500 $ au cours de l’année scolaire 2022-2023, selon l’entente négociée le printemps dernier.

Après deux ans sur les quatre de sa maîtrise qualifiante, elle serait créditée d’une année de scolarité supplémentaire (pour un total maximal de 19 ans), ce qui lui ferait gravir deux échelons, en plus de celui gagné avec chaque année d’expérience supplémentaire.

Dans ce scénario, elle pourrait vraisemblablement entamer l’année scolaire 2024-2025 à l’échelon 9, avec un salaire qui atteindrait près de 65 500 $ en cours d’année.

Elle gravirait ensuite un échelon par année, pour atteindre le sommet de l’échelle à l’année scolaire 2031-2032, pour un salaire de quelque 92 000 $ (avant ajustement à l’inflation).

Elle aurait alors 61 ans.

D’abord, des déficits

Le planificateur financier Jean-Nagual Taillefer, président du Groupe financier Praxis, a pris ici le relais.

Sur la base du salaire net de Caroline et de ses revenus de tutorat après impôts, il estime son revenu disponible à 36 430 $. En soustrayant l’épargne REER et le remboursement de sa dette, ses dépenses réelles avoisinent 30 000 $.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-Nagual Taillefer, président du Groupe financier Praxis

Le planificateur calcule qu’en 2022, en accédant à un salaire d’enseignant, mais avec la perte du tutorat, Caroline verrait ses revenus nets diminuer d’environ 1540 $. En même temps, les droits de scolarité accroîtraient ses dépenses de quelque 2500 $ par année. Si elle ne change rien à ses dépenses et épargnes actuelles, elle creuserait ainsi un déficit budgétaire de plus de 4000 $ en 2022.

Comment le couvrir ?

Le revenu de Caroline excéderait le plafond pour un prêt d’études à temps partiel du gouvernement du Québec.

Il ne lui serait pas non plus permis de retirer des fonds de son REER en vertu du régime d’encouragement à l’éducation permanente (REEP), qui ne s’applique qu’aux études à temps plein, sauf en cas de déficience.

Bien sûr, elle pourrait tout simplement interrompre sa cotisation annuelle de 5000 $ au REER de travailleurs. Mais elle se priverait d’un crédit d’impôt et d’un rendement intéressant, et elle ralentirait ses épargnes de retraite, soutient Jean-Nagual Taillefer.

Étant donné que l’emprunt pourra être remboursé assez rapidement, il serait probablement plus avantageux de demander une marge de crédit pour étudiant, dont le taux d’intérêt serait vraisemblablement inférieur au rendement de ses placements. « Actuellement, les taux d’emprunt sont très faibles et les rendements boursiers sont relativement bons, même si on peut s’attendre à ce que ça rebaisse un peu, fait-il observer. Je pense qu’à l’heure immédiate, c’est peut-être favorable pour elle d’emprunter plutôt que d’aller impacter son REER. »

Le planificateur a fait l’exercice en retenant le taux d’emprunt de 4,3 % prudemment recommandé par l’Institut québécois de planification financière (IQPF).

Les déficits budgétaires et les intérêts porteraient la dette d’études au-delà de 7700 $ à la fin de 2023, mais Caroline pourrait renverser la vapeur dès 2024, alors que ses revenus avoisineront 65 500 $. Elle serait alors en mesure d’entreprendre le remboursement graduel de son prêt, qui se trouverait acquitté dans le courant de 2026. « À partir de 2026, elle se retrouve avec un surplus », constate notre conseiller.

Bref, le financement de ses études ne pose pas de difficultés insurmontables.

Il n’en va pas de même pour l’achat d’une propriété.

Retraite et propriété

« On va commencer par la retraite et on va parler de la maison après », lance Jean-Nagual Taillefer.

Avec un rendement de 3,8 % et des cotisations annuelles de 5000 $, la cagnotte REER de Caroline atteindrait 174 500 $ à l’orée de sa retraite.

« Mais la valeur de son REER, dans le scénario où elle n’a pas de maison, c’est plus ou moins important », souligne le planificateur.

Caroline touchera alors la pension de la Sécurité de la vieillesse (PSV), qu’il projette avec indexation à quelque 10 000 $ dans 15 ans.

Sans données plus précises, il a estimé que Caroline toucherait 70 % de la rente maximale du Régime de rentes du Québec (RRQ), soit 15 300 $ à 65 ans.

Le calcul de la rente du RREGOP s’effectue sur la base de 2 % de la moyenne de revenu des cinq meilleures années, multiplié par le nombre d’années de service.

Caroline contribue depuis 11 ans à ce régime. À 65 ans, elle aurait accumulé 25 années de service et elle aurait atteint le sommet de l’échelle depuis quatre ans.

En tenant compte de l’inflation, le planificateur établit la moyenne de ses cinq dernières années de revenus à 92 700 $, ce qui lui procurerait une rente de 46 350 $.

Avec la PSV et la RRQ, ses revenus de rente bruts totaliseraient 71 650 $, alors que ses dépenses, sur la base actuelle, effleureraient les 40 000 $ en intégrant l’inflation.

« C’est là que son retour aux études est très payant », commente le planificateur.

Pas d’inquiétude pour la retraite, donc.

Mais y a-t-il de la place pour une maison ?

Jean-Nagual Taillefer a d’abord posé le problème sur la base des revenus de Caroline en 2022.

Il lui fait passer un premier test avec le ratio d’amortissement brut de la dette (ABD), selon lequel le remboursement du prêt, les frais de chauffage et les assurances ne devraient pas dépasser 39 % du revenu brut. Pour un revenu de 56 500 $, le plafond se fixe à 22 035 $, soit 1836 $ par mois.

Second test avec une propriété de 350 000 $ et une mise de fonds de 10 %, prélevée du REER grâce au régime d’accession à la propriété (RAP) : avec le taux d’intérêt de 4,3 % prescrit par l’IQPF, la mensualité hypothécaire se fixe à 1760 $. Ajoutez 300 $ par mois pour les impôts fonciers et l’enveloppe atteint déjà 2060 $, sans compter les charges de copropriété ou l’entretien, selon le cas.

Avec un revenu de 57 000 $ en 2021, Caroline réussit tout juste à acquitter des dépenses de logement de 1000 $ par mois.

Le portrait changera du tout au tout en 2027, lorsque Caroline aura remboursé sa dette actuelle, ses prêts d’études, et que son salaire aura atteint 74 000 $ – soit 17 500 $ de plus qu’en 2022.

Selon les calculs de notre planificateur, son revenu net se sera accru de 11 000 $, soit de plus de 900 $ par mois.

Une propriété bien à elle commence à poindre...

Avec un revenu de rentes projeté de 71 650 $, « son REER ne sera pas tant nécessaire pour sa retraite et elle pourra songer à diminuer ou arrêter ses cotisations », évoque Jean-Nagual Taillefer. Autant de plus pour le logement...

Tout dépendra de son véritable salaire, de son coût de vie détaillé, du prix des propriétés et de la confirmation de ses revenus de retraite.

En somme, il faudra refaire l’exercice vers 2026 avec un planificateur.

Mais avec une maîtrise qualifiante, la porte n’est pas fermée, Caroline !

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.

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