Difficile de planifier une retraite décente ? Imaginez le défi de ceux qui ont immigré au Québec à un âge déjà avancé.

Marc Tison
Marc Tison La Presse

La situation

« Nous sommes une famille de cinq ayant immigré au Québec en 2009, mon père avait 50 ans et ma mère, 46 ans », nous a écrit leur fils Mehdi*.

« Toutes leurs économies passées ont été utilisées pour ce processus et pour notre installation au Québec – la conversion du dirham marocain au dollar canadien n’étant pas très favorable pour une famille de classe moyenne. »

Dans une conversation téléphonique subséquente, il a confié que « l’intégration au marché du travail a été un peu délicate ».

C’est un doux euphémisme.

Sa mère, Rania, a pu trouver un emploi dans le secteur de la petite enfance, où la demande était forte… parce que les salaires sont médiocres.

« Ç’a été un peu plus lent pour mon père, qui a commencé à avoir une vraie job à partir de 2017. »

Huit ans après son arrivée. Et certainement pas faute d’avoir cherché.

Maintenant âgé de 62 ans, Amir touche un salaire de 45 000 $ dans une institution gouvernementale et cotise au Régime de retraite des employés du gouvernement et des organismes publics (RREGOP).

Rania gagne à 58 ans un revenu de 32 000 $ comme éducatrice à la petite enfance en garderie privée, sans régime de retraite.

« Ayant eu de la difficulté à intégrer le marché du travail, ils n’ont pas pu suffisamment cotiser au Régime des rentes du Québec, et leurs revenus ne leur permettent pas d’épargner suffisamment », indique leur fils.

Ils possèdent une petite voiture économique acquise en 2019, qu’ils prévoient conserver longtemps.

Ils habitent un condo que Mehdi a acheté en 2019, pour lequel ils versent un loyer de 900 $ (qui tendra à diminuer au fil des années, a précisé leur fils).

Il ne connaît pas leur coût de vie.

« Ils n’ont pas l’habitude d’avoir un budget », indique-t-il.

Ils ajustent leurs dépenses à leurs revenus.

« Ils essaient de mettre un peu d’argent de côté, mais c’est vraiment dérisoire. »

Amir souhaiterait prendre sa retraite à 68 ans, si sa santé le lui permet. Rania espère tenir le coup jusqu’à 65 ans.

« Quelle serait la meilleure stratégie d’épargne pour eux, en tenant compte du court laps de temps d’ici leur retraite ? s’enquiert Mehdi. Devraient-ils privilégier un véhicule de placement par rapport à un autre [REER, CELI] ? Quelle devrait être leur stratégie de décaissement afin de maximiser les montants de la PSV et du SRG ? »

Âgé de 30 ans, Mehdi est l’aîné de trois enfants, qui portent à leurs parents une attention manifeste.

« On essaie de faire du mieux qu’on peut. Vu les sacrifices qu’ils ont faits pour nous, c’est la moindre des choses. »

Les chiffres

Amir, 62 ans

Revenu brut : 45 000 $
REER : 1700 $
CELI : 0 $
Prêt auto : 450 $ par mois, quatre ans et demi à courir
Dette : 11 350 $, acquittée dans cinq ans

Rania, 58 ans

Revenu brut : 32 000 $
REER : 15 000 $
CELI : 3000 $
Aucun régime de retraite

Dépenses mensuelles

Transport : 650 $
Épicerie : 1200 $
Cotisation au REER (FTQ) : 200 $
Cotisation au CELI : 50 $
Dette : 250 $
Télécommunications : 184 $
Logement : 1070 $ (loyer, électricité, assurance, internet)

La réponse

Si peu de temps devant eux pour constituer une retraite…

La planificatrice financière Nathalie Bachand, du cabinet Bachand Lafleur Groupe Conseil, a réuni les chiffres disponibles pour brosser un portrait réaliste des perspectives du couple.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Nathalie Bachand, du cabinet Bachand Lafleur Groupe Conseil

À 68 ans, Amir devrait toucher une rente annuelle de retraite du RREGOP d’environ 5800 $. La planificatrice estime que sa rente de la RRQ devrait être bonifiée à 3300 $ s’il la retire à 68 ans.

Selon son plus récent relevé de la RRQ, Rania touchera quant à elle 2850 $ à 65 ans.

Avec une arrivée récente au Canada, à quelles prestations de la Sécurité de la vieillesse (PSV) auront-ils droit ? Le calcul se fait sur le ratio du nombre d’années au pays, la rente maximale étant versée pour 40 ans de résidence à partir de 18 ans.

À 68 ans, Amir aura accumulé 18 années de résidence.

Il aura alors droit au plus haut montant entre :

• 18/40 du montant maximum de 7518 $, soit 3380 $ ;

• la PSV qu’il aurait reçu à 65 ans, bonifiée de 7,2 % par année de report, ce qui lui procure 3430 $.

De son côté, « Rania aura 19 années de résidence à 65 ans, sa PSV sera alors de 3570 $ », indique Nathalie Bachand.

Elle rappelle au passage qu’à partir de juillet 2022, la prestation de la Sécurité de la vieillesse sera majorée de 10 % pour les personnes de 75 ans et plus.

Supplément de revenu plus ou moins garanti

En raison de leurs faibles revenus de retraite, Amir et Rania auront droit au Supplément de revenu garanti (SRG).

Pour compenser en partie une PSV incomplète, les Canadiens immigrants peuvent toucher un SRG légèrement bonifié, s’ils y sont admissibles.

Nathalie Bachand estime qu’Amir et Rania toucheront chacun environ 10 800 $ en prestations combinées de PSV et de SRG, pour un total de 21 600 $.

Notre conseillère a vérifié si leur bilan serait amélioré avec un retrait précoce de leurs rentes de la RRQ afin d’accroître leurs SRG durant la retraite. La différence est marginale : « Ils ont un léger avantage à attendre à leur retraite pour demander cette rente », constate-t-elle.

Avec la rente du RREGOP (5800 $) et les rentes de la RRQ (6150 $ à deux), leurs revenus de retraite avoisineront donc 33 550 $, en dollars d’aujourd’hui. « Évidemment, aucun impôt ne sera à payer à ce niveau de revenu, ils auront même droit à des remboursements de TPS et de crédit solidarité estimés à 2000 $ par année », observe la planificatrice.

Bref, un total d’environ 35 500 $.

Transférer le REER dans le CELI

Or, sur la base des salaires actuels, Nathalie Bachand estime que le couple réunit actuellement un revenu disponible d’environ 55 000 $, ce qui correspond à peu près à leur coût de vie, si on en croit leur fils.

À la retraite, les prêts seront acquittés et les versements au REER et au CELI ne seront plus nécessaires, ce qui soustraira quelque 11 400 $ à leurs dépenses.

Mais leur coût de vie approchera encore 44 000 $.

Les revenus d’épargne ? Si Rania poursuit son effort actuel jusqu’à 65 ans, son REER pourrait peut-être produire un revenu annuel indexé d’environ 2000 $ par année, en supposant un rendement de 4 %. Mais ce revenu réduirait quelque peu le SRG – ce qui n’est pas le cas des retraits du CELI.

« Afin de recevoir le maximum, ils ont avantage à avoir décaissé les REER avant la demande du SRG et à cotiser plutôt dans un CELI d’ici là », suggère la planificatrice.

Ce décaissement pourra soutenir le coût de vie du couple durant l’année qui sépare la retraite d’Amir de celle de Rania. L’excédent sera versé dans un CELI.

Une retraite aride, peut-être une oasis

La retraite d’Amir et de Rania s’annonce aride…

« Les enfants devront probablement les aider ! », dit la planificatrice.

C’est ici que les choses se compliquent – et s’arrangent peut-être en partie. Des ententes internationales sur la sécurité sociale ont été signées par le Canada (pour la Sécurité de la vieillesse et le Régime de pensions du Canada (RPC), notamment) et le Québec (pour la RRQ) avec une quarantaine de pays, dont le Maroc.

Nous n’avons aucune donnée sur les droits acquis par Amir et Rania au Maroc. Si des prestations sont payables ou ajustables, les demandes pourront être traitées par le Bureau des ententes de sécurité sociale du Québec.

Consultez le site de Retraite Québec Consultez le site du gouvernement du Canada pour les prestations de vieillesse

Puisque ces revenus pourraient affecter l’estimation – déjà complexe – du SRG d’Amir et de Rania, « ils auront avantage à communiquer avec le gouvernement fédéral pour valider tout cela », avise notre planificatrice.

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.

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