Liberté 55, c'est le rêve de bien des gens, mais que peu peuvent se permettre. Francine et André, eux, l'ont pourtant réalisé, et même avec un petit peu d'avance sur le plan. Elle avait 52 ans, lui 50, lorsqu'ils ont pris leur retraite, en 2008, après avoir vendu l'entreprise qu'ils exploitaient depuis 25 ans.

René Lewandowski, collaboration spéciale LA PRESSE

«On a obtenu un bon prix, on a donc sauté sur l'occasion», dit Francine, qui a aujourd'hui 55 ans. Depuis, le couple montréalais en a profité pour se reposer et faire quelques escapades en Europe.

Sauf que maintenant, trois ans plus tard, Francine est inquiète pour leur avenir financier. À l'époque, dit-elle, quand ils se sont retirés, ils tablaient sur la hausse des taux d'intérêt pour leur assurer un revenu décent. Mais voilà, les taux n'ont pas augmenté, au contraire.

«Tous les six mois, on nous dit que les taux vont monter, mais ça n'arrive jamais!» déplore Francine, qui admet être plus angoissée que son mari. À tel point, en fait, qu'elle se demande s'ils vont pouvoir poursuivre leur retraite ou s'ils ne seront pas obligés de reprendre le boulot.

André, incidemment, a déjà commencé à chercher. Si l'occasion se présentait pour de petits travaux paysagers ou pour faire du déneigement, à temps partiel, il l'envisagerait sérieusement. Oui, pour ces jeunes retraités, Liberté 55 pourrait bientôt se transformer en travaux forcés 55!

À première vue, pourtant, leur situation financière ne paraît pas aussi dramatique que Francine l'imagine. Au cours des années, ils se sont même construit un joli patrimoine constitué de placements REER et hors REER d'une valeur de 913 000 $. Ils sont aussi propriétaires d'un triplex évalué à 675 000 $, libre d'hypothèques, et qui leur rapporte 12 000 $ par année en revenus de location. À eux deux, ils valent donc plus d'un million et demi de dollars.

Pourquoi se faire tant de mouron?

Leur problème, l'a vite constaté le fiscaliste et conseiller en placements Sylvain Lapointe, de Focus services financiers, réside dans le fait que tous leurs actifs financiers sont en dépôts à terme ou en certificats de placements garantis (CPG), aux rendements anémiques. Il y a quelques années, il était encore possible d'obtenir des rendements de 4,5 % par an sur des CPG, alors qu'aujourd'hui, c'est tout juste si l'on obtient 2,5 % par an, souligne le spécialiste.

Dans ces conditions, malgré leur capital, et même si Francine et André anticipent un train de vie modeste de 28 000 $ par an chacun pour leurs années de retraite, les chiffres sont impitoyables : en 2040, lorsqu'André aura 82 ans, leurs comptes d'investissement seront à sec. Francine aura alors 84 ans. Comme on compte plusieurs centenaires dans sa famille, il est probable qu'elle soit encore de ce monde et qu'elle ait donc besoin de revenus pour encore plusieurs années.

Travailler ou pas?

Rendus là, ils pourraient alors contracter une hypothèque inversée, ce qui leur permettrait d'engranger des revenus supplémentaires jusqu'à leur décès, souligne Sylvain Lapointe. Mais il leur suggère d'envisager plutôt d'autres stratégies. Une parmi d'autres serait de tenter d'obtenir un meilleur rendement sur leurs placements. Selon ses calculs, et en prenant pour hypothèses un taux d'inflation et une indexation de ses revenus de 2,5 %, le couple aurait besoin d'un rendement composé annuel de 4 % pour avoir l'esprit tranquille jusqu'à 90 ans. Ce n'est pas centenaire, mais presque!

Maintenant, bien qu'elle n'est pas idéale, l'idée qu'André retourne sur le marché du travail est à considérer sérieusement, note le conseiller. À mi-temps, André estime qu'il pourrait gagner 30 000 $ par année.

«Le simple fait qu'André travaille à temps partiel pendant environ six ans repousserait le décaissement de leurs placements durant cette période de taux planchers», dit Sylvain Lapointe. Ce revenu supplémentaire sur une courte période leur permettrait aussi d'abaisser les exigences de rendement requis pour prolonger leur retraite.

Cela dit, qu'André retourne sur le marché du travail ou non ne change pas le fait que la totalité de leur portefeuille soit placée dans des CPG. Oui, Francine et son conjoint n'aiment pas prendre de gros risques et à leur âge, c'est une bonne attitude. Il n'empêche que cette décision d'investissement met en péril une partie de leurs vieux jours. Pour Sylvain Lapointe, la performance de leur portefeuille dépend beaucoup trop des taux d'intérêts canadiens. Il juge qu'il serait important de diversifier leurs placements pour réduire leur dépendance au taux directeur de la Banque du Canada et d'augmenter leurs rendements.

Diversifier le portefeuille

Sans bousculer leurs habitudes, l'ajout d'actions solides et peu cycliques serait un apport intéressant à leur portefeuille, d'autant plus qu'en agissant tout de suite, ils bénéficieraient des baisses boursières de cette année. Bien sûr, il faudrait pour cela être prêts à accepter un peu de fluctuation, négligeable, dans le fond, puisqu'une partie de leurs investissements ne seront pas décaissés avant plusieurs années.

Si cette option n'est pas envisageable, le spécialiste leur recommande alors des actions privilégiées, un entre-deux intéressant entre revenus de dividendes et fluctuations moindres. Plusieurs produits financiers sont disponibles sur le marché, notamment quelques fonds négociés en Bourse, aux frais de gestion beaucoup moins élevés que les fonds communs traditionnels. Autre avantage de cette stratégie: les revenus de dividendes sont moins imposés que les intérêts s'ils sont placés hors REER.

M. Lapointe recommande aussi l'ajout d'une portion d'obligations mondiales, particulièrement celles des pays émergents. Les économies émergentes, jusqu'à tout récemment, surchauffaient. Dans le but de freiner la surchauffe, certains pays ont donc haussé leurs taux directeurs. L'exemple le plus flagrant est le Brésil. Depuis le 22 juillet 2009, le taux de référence a été haussé à 10 reprises pour se situer présentement à 12 %.

«Je privilégie particulièrement ces pays, car la situation de leurs taux d'intérêt est à l'opposé du nôtre», explique-t-il. Là encore, on peut se procurer des fonds boursiers pour entrer dans ce marché.

Enfin, une portion des CPG du couple pourrait être remplacés à leur échéance par des obligations d'entreprises canadiennes de bonne qualité. Présentement, ce type de produit offre un rendement supérieur aux CPG, quoique légèrement inférieur au rendement de 4 % ciblé.

«Leur portefeuille ne s'en porterait que mieux et leur retraite aussi!» conclut M. Lapointe.

LA SITUATION

Francine, 55 ans, et André, 53, ont pris leur retraite en 2008 après avoir vendu leur entreprise. Ils comptaient sur une hausse des taux d'intérêt pour assurer leurs vieux jours. Mais les taux ont baissé. Leur retraite est-elle en péril ?

LES DONNÉES

Actifs

Maison : 675 000 $, libre d'hypothèque

REER et hors REER : 912 565 $

La recommandation

André devrait envisager de travailler à temps partiel pour quelques années pour reporter le décaissement des placements du couple. Ils devraient aussi mieux diversifier leur portefeuille car actuellement leurs placements sont trop dépendants des taux d'intérêt canadiens.

«Il serait important de diversifier leurs placements pour réduire leur dépendance au taux directeur de la Banque du Canada et d'augmenter leurs rendements.»

Sylvain Lapointe, Fiscaliste et conseiller en placements, Focus services financiers