Carboneutralité. C’est le nouveau mot le plus populaire dans le monde corporatif. Jour après jour, un nombre croissant d’entreprises annoncent leur intention de rendre leurs activités carboneutres avant 2050, pour se conformer aux objectifs de l’Accord de Paris sur les changements climatiques.

Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

Même les producteurs de pétrole qui exploitent les sables bitumineux de l’Alberta s’y sont mis et viennent de rejoindre les rangs des entreprises qui ont décidé d’apporter leur contribution pour réduire le niveau mondial d’émissions de gaz à effet de serre (GES).

Suncor, Canadian Natural Resources, Cenovus Energy, MEG Energy et l’Impériale, qui produisent 90 % du pétrole canadien, viennent de prendre ensemble l’engagement d’atteindre la carboneutralité d’ici 2050, tout en poursuivant leurs activités.

Une des activités les plus polluantes de la planète peut-elle devenir carboneutre ? Oui, répond Claude Villeneuve, directeur de la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi et grand spécialiste de la question.

Être carboneutre ne veut pas dire cesser d’émettre des gaz à effet de serre. « La carboneutralité est une opération comptable qui veut dire que le total des émissions est compensé par une réduction équivalente et documentée de ces émissions », explique-t-il.

De la même façon qu’un voyageur peut compenser les émissions produites par l’avion qui l’emmène en Europe pour ses vacances en achetant des crédits de carbone, une entreprise peut compenser les émissions provenant de ses activités de différentes façons, dont l’achat de crédits compensatoires. C’est ce que se contentent de faire plusieurs organisations.

Dans le cas des entreprises qui émettent énormément de GES, l’achat de crédits n’est pas la principale option, parce qu’elle est très coûteuse. C’est comme se faire à manger à la maison plutôt qu’aller au restaurant, illustre le professeur. « Ça coûte moins cher de ne pas émettre que de payer quelqu’un pour me ramasser. »

Les entreprises qui prennent des engagements de carboneutralité sont donc incitées à réduire leurs émissions plutôt que de les compenser. Le sérieux de leurs engagements est facile à vérifier, selon Claude Villeneuve. Ça commence par mesurer le niveau actuel des émissions et par se fixer un objectif et un échéancier. « Il faut connaître le cadre de référence et la portée des engagements, et s’assurer que la démarche peut être vérifiée par un organisme indépendant », résume-t-il.

Les entreprises s’attaquent surtout aux émissions de portée 1, soit celles émises directement par leurs activités, et de portée 2, comme le chauffage et la climatisation des espaces. Les émissions de portée 3, qui viennent par exemple des fournisseurs ou des utilisateurs de leurs produits, sont rarement prises en compte parce qu’elles sont plus difficiles à quantifier.

Du marketing ?

La carboneutralité est un pas nécessaire vers la réduction nette des émissions de gaz à effet de serre, mais ça ne suffira pas à limiter le réchauffement de la planète, selon Greenpeace. Ça peut aussi être seulement « de la communication verte » de la part des entreprises, estime Patrick Bonin, porte-parole et responsable de la campagne Climat Énergie de Greenpeace Canada. « Tout dépend de ce qui est calculé et de la façon avec laquelle c’est fait », mentionne-t-il.

Patrick Bonin est très sceptique par rapport à la démarche vers la neutralité annoncée par les sociétés pétrolières canadiennes. D’abord, dit-il, elles ne calculent pas les émissions liées à la consommation d’essence, qui sont plus importantes que celles générées par la production du pétrole. Les trois quarts des GES du pétrole proviennent de sa combustion dans le moteur des voitures.

Ensuite, leurs engagements reposent sur la construction d’infrastructures de captage du carbone à grande échelle, une technologie dont l’efficacité n’est pas prouvée. Les pétrolières canadiennes comptent aussi sur une aide massive des gouvernements pour financer les investissements requis par les solutions qu’elles proposent pour réduire les émissions, observe-t-il. L’annonce faite en grande pompe le 7 juin dernier par les plus gros producteurs canadiens lui apparaît comme le moyen qu’elles ont trouvé pour continuer d’accroître leur production et de perpétuer leur modèle d’affaires.

Des pressions tous azimuts

Des pressions croissantes s’exercent sur les États, les villes et les entreprises pour prendre des engagements de réduction de leurs émissions de GES.

Dans le cas des entreprises, ces pressions viennent de plus en plus de ceux qui détiennent la clé de leur existence, les financiers. Les plus grands investisseurs de la planète, comme BlackRock, sont devenus les plus grands alliés des environnementalistes en affichant leur préférence pour les entreprises qui ont un plan de lutte contre les changements climatiques. Les caisses de retraite, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec, ont entrepris des efforts pour réduire l’empreinte carbone de leur portefeuille.

Le message est devenu tonitruant, et les entreprises qui font encore la sourde oreille risquent de se voir couper l’accès aux capitaux, préviennent les spécialistes de Millani, firme de Montréal spécialisée dans l’intégration des enjeux ESG (pour environnement, société, gouvernance).

Au Canada, 66 % des entreprises de l’indice composé S&P/TSX divulguent leurs émissions de GES, constate Millani, mais seulement 23 % d’entre elles appliquent les recommandations du Task Force on Climate-Related Financial Disclosures sur la nécessité d’intégrer dans leurs activités des mesures de gouvernance et de gestion des risques climatiques.

Ces recommandations, issues du rapport conjoint réalisé par Mark Carney et Michael Bloomberg, sont aujourd’hui considérées comme la base de l’information financière sur les changements climatiques et la bible des investisseurs.

Malgré la pluie d’engagements envers la carboneutralité, la firme spécialisée estime que « la majorité des entreprises du S&P/TSX ne sont pas en position de répondre à la demande croissante d’informations sur le climat que sollicitent les investisseurs et les organismes de réglementation. Cette situation pourrait être lourde de conséquences pour les sociétés du pays, surtout en ce qui concerne l’accessibilité et le coût de l’accès aux capitaux canadiens et étrangers. »