Pas facile de relancer la production de bateaux pneumatiques quand l’ouverture des marinas est incertaine, que les budgets sont comprimés et que la main-d’œuvre temporaire est tentée de rester à la maison. Mais Christian Larouche ne se dégonfle pas.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Ça allait mal, quand le président de Bateaux Liberty avait écrit à La Presse, le 26 mars.

Très mal.

Tous les nuages possibles s’étaient accumulés au-dessus du petit constructeur d’embarcations pneumatiques de Delson.

« Une partie de ma production est sous-traitée en Chine, donc ça fait déjà plus de deux mois que nous devons gérer crise par-dessus crise, écrivait alors Christian Larouche. Le virus en Chine a significativement affecté la production. La crise des barricades autochtones a ensuite retardé l’acheminement de mes conteneurs arrivant à Vancouver. Et maintenant, c’est la réception de ceux-ci, l’assemblage final et la distribution aux détaillants qui sont arrêtés. Il faut ajouter à cela la gestion des liquidités puisque nous sommes en investissement pour la production depuis octobre pour des ventes qui se font habituellement à la mi-mars. »

N’en jetez plus, l’embarcation est pleine.

Cinq semaines plus tard, alors que le gouvernement Legault vient d’annoncer que les entreprises manufacturières pourraient reprendre leurs activités dès le 11 mai, l’horizon s’est-il quelque peu éclairci ?

Appel téléphonique…

« Est-ce qu’on peut se parler dans une demi-heure ? répond Christian Larouche.

« Je suis justement en train de travailler à la réouverture. »

Voilà qui augure déjà bien.

« Je place mes affaires dans l’atelier », décrira-t-il, à la reprise de la conversation. « Je reclasse mes bateaux. Je me prépare à éventuellement aller les livrer, mais on ne sait pas quand ça va arriver. »

Il a acheté l’entreprise il y a un an et demi. Dès la première année, il a presque doublé le chiffre d’affaires, pour porter les ventes à 300 bateaux, d’une vingtaine de modèles et de tailles.

C’est un peu ça qui me rend anxieux. J’ai réinvesti pratiquement toutes mes liquidités de l’an passé dans la croissance, le développement de nouveaux modèles, l’augmentation de l’inventaire.

Christian Larouche, président de Bateaux Liberty

Et comme il ne s’était versé aucun salaire en 2019, il passe entre les mailles des filets de secours gouvernementaux. « J’ai pris mes REER pour payer mon épicerie et mes affaires », confie-t-il.

Le moral semble néanmoins excellent : son rire fusera régulièrement durant tout l’entretien.

Les deux conteneurs tant attendus ont fini par arriver, le premier, fin mars, le second, le 10 avril. « Décharger un conteneur avec un masque sur le visage, ça t’embue les lunettes », souligne-t-il au passage, en considération pour le personnel médical qui les porte du matin au soir.

« Cinq boîtes pour moi ? », lance-t-il soudain.

Pardon ?

« Excuse-moi, c’est un livreur de UPS qui arrive. »

Pour le prolixe entrepreneur, cette livraison est l’occasion d’une autre mise en contexte quasi philosophique. « C’est du stock que j’ai commandé pour faire tourner la roue », commente-t-il.

En conservant des liens francs et honnêtes avec les clients, ceux-ci n’hésitent pas à verser des avances, lesquelles servent à passer commande aux fournisseurs, qui eux-mêmes acceptent de livrer sans percevoir le paiement complet.

Cette transfusion de liquidités au goutte-à-goutte est le résultat d’une forme de karma entrepreneurial, dit-il. « Quand tu es gentil avec tes clients et tes fournisseurs, à un moment donné, ça te permet de passer à travers. »

Un bienfait en attire un autre

Christian Larouche avait constaté l’impact du coronavirus dès janvier, quand son fournisseur chinois lui avait exceptionnellement demandé de payer sa livraison à l’avance. Il l’a fait de bonne grâce.« Ça devançait mon paiement d’un mois. Mais je peux te dire que je suis content de l’avoir fait, aujourd’hui ! Parce que là, c’est moi qui ne suis pas capable de les payer. Ça fait que je leur envoie 10 000 ou 15 000 $ US et ils disent : “C’est correct, on va continuer à travailler !” »

Karma, encore… Ou graines semées dans le terreau de la bonne volonté…

Le 11 mai prochain, il pourra préparer les bateaux en stock et les livrer aux acheteurs qui en avaient passé commande durant les salons nautiques de Montréal et de Québec – ce dernier interrompu après un seul jour !

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Christian Larouche, président de Bateaux Liberty

Le paiement de leur solde permettra de « générer des liquidités, commander des moteurs, les installer… ».

Ses embarcations sont habituellement assemblées et préparées par les étudiants qu’il engage au printemps. Et voilà un autre écueil : « À 1250 $ pour rester chez eux, ils ne viendront pas chez nous ! »

Il devra en outre composer avec l’incertitude qui entoure l’ouverture des marinas, qui sont également ses concessionnaires. Il avait réalisé sa croissance spectaculaire de ventes en portant à 70 % la part de chiffre d’affaires réalisées chez ses distributeurs, contre 30 % en vente directe dans son établissement.

Il faut se virer de bord et se rééquiper pour vendre en direct. J’ai donc modifié mon site web, je me suis créé une page Facebook, je m’équipe pour que ce soit facile avec des transporteurs pour livrer des bateaux.

Christian Larouche

Il prépare aussi une salle d’exposition virtuelle. « La première chose que je vais faire avec mes étudiants, c’est des petits clips vidéo. On va faire le tour de chacun des bateaux pour décrire leurs caractéristiques. »

Il ignore si les clients seront au rendez-vous en ligne. Il vend du rêve, dit-il, et les gens aiment le tâter concrètement avant de s’engager. Heureusement, son entrepôt est plein et le beau temps revient.

« Ça me fait du bien de me défouler comme ça ! lance-t-il avec un dernier éclat de rire. Je n’ai pas de client à qui parler ! »

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