La fermeture de l’usine de jouets de l’entreprise Mega Brands à Saint-Laurent et la perte des 583 emplois qui va en résulter semblent démontrer que les avantages concurrentiels d’une région, d’un pays ou d’un continent sont devenus très aléatoires. Dans les faits, cette fermeture démontre avant tout que ces avantages sont totalement tributaires des choix économiques des propriétaires d’entreprises.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Triste ironie, l’histoire de Mega Brands était jusqu’à tout récemment un très beau cas de réappropriation industrielle réussie au Québec.

L’usine qui fabrique les jouets Mega Bloks à Saint-Laurent est devenue au début des années 2010 le symbole du renouveau industriel de Montréal, puisque l’entreprise a réussi à y relocaliser plus de 50 % de la production de jouets ou de pièces de jouets qui avaient été jusque-là toujours fabriqués en Chine.

Il faut rappeler que Mega Brands a lancé la marque de gros jouets en plastique au milieu des années 80 à son usine montréalaise. Les jouets Mega Bloks ont connu un succès fulgurant qui a forcé l’entreprise de la famille Bertrand à les faire fabriquer à grande échelle en Chine.

En 2008, lorsque la Chine a officiellement hérité du titre de centre manufacturier du monde, les usines chinoises produisaient 80 % de tous les jouets fabriqués par Mega Brands.

Avec les ans, toutefois, les avantages concurrentiels historiques de la Chine à titre de centre mondial de production à faible coût ont commencé à s’effriter.

Comme cela s’est vu dans de nombreux pays qui ont traversé de pareils stades de développement économique, les manufacturiers chinois ont commencé à être distraits par l’expansion de leurs affaires, ils sont devenus moins vigilants sur la qualité et les délais de livraison et plus exigeants sur les coûts facturés à leurs clients.

C’est ce qui a décidé la direction de Mega Brands à intervenir pour corriger le tir.

« On s’est rendu compte qu’on pouvait faire de la meilleure qualité à Montréal. Les coûts de fabrication en Chine n’arrêtaient pas d’augmenter et on observait la même courbe pour nos coûts de logistique. Autre facteur non négligeable, les délais de livraison d’au moins six semaines commençaient à peser », m’a expliqué, en avril 2013, le PDG de Mega Brand, Marc Bertrand, fils des fondateurs de l’entreprise Victor et Rita Bertrand.

J’ai rencontré Marc Bertrand dans l’usine de 800 000 pi2 de Mega Brands à Sainte-Laurent, où il venait tout juste de terminer l’implantation de nouvelles machines à mouler le plastique.

En trois ans, Mega Brands venait d’investir 35 millions pour moderniser et optimiser la production de l’usine montréalaise où on fabriquait maintenant plus de 50 % de toute la production du groupe.

L’objectif de l’entreprise était que l’usine de Montréal soit responsable de 65 % de la production mondiale du groupe d’ici cinq ans dans la foulée de nouveaux investissements qui seraient consentis.

Mattel délocalise ce qui a été relocalisé

Marc Bertrand n’a pas mené à terme son projet puisqu’un an après m’avoir fait visiter son usine en transformation, Mega Brands a été vendue à la multinationale américaine Mattel pour 460 millions US.

Pour la famille Bertrand, qui ne contrôlait plus que 10 % des actions de Mega Brands, et son actionnaire principal, le groupe canadien Fairfax, l’offre de Mattel est survenue quelques années seulement après que l’entreprise avait failli être emportée par la faillite, en 2010. C’était donc une offre inespérée.

Mattel a poursuivi en partie le projet de relocalisation de Montréal, puisque l’usine a haussé jusqu’à 60 % sa part de la production totale du groupe Mega Brands. Lors de l’acquisition en 2014, la direction de Mattel disait vouloir réaliser la transaction en raison de la qualité de la production montréalaise.

Le hic, c’est que l’écart n’a fait que se creuser entre les vœux de 2014 et la réalité d’aujourd’hui. Mattel n’affiche plus du tout la généreuse profitabilité qui lui a permis de réaliser l’acquisition de Mega Brands.

Ses profits de 903 millions US sur des ventes de 6,5 milliards US en 2014 se sont transformés l’an dernier en une perte de 533 millions US sur des revenus de 4,5 milliards US.

Manifestement, Mattel cherche à réduire ses coûts de production, en fermant l’usine de Montréal et en délocalisant sa production vers les usines qu’elle exploite au Mexique et en Chine, notamment pour sa marque Fisher-Price.

Mattel a des usines dans ces deux pays à faibles coûts et la multinationale souhaite y optimiser ses capacités de production existantes. Elle compte aussi y déménager tout l’équipement industriel que Mega Brands y a déployé au fil des ans, notamment ses mouleurs.

La seule consolation dans cette triste délocalisation, c’est que Mattel va continuer d’exploiter le centre de design et de développement de Mega Brands à Montréal, où 200 professionnels s’activent à créer de nouveaux jouets pour le groupe, gardant ainsi en vie une partie de l’héritage montréalais dans les jouets pour enfants.