Copper Branch, qui se targuait d’avoir le vent dans les voiles et d’être « la plus grande chaîne de restaurants végétaliens du monde », s’est placée à l’abri de ses créanciers. L’entreprise montréalaise aurait été victime d’une fraude de près de 1 million de dollars perpétrée par un ex-employé. Et en pleine pandémie, son compte de banque a été saisi par un prêteur qui prétend avoir été arnaqué par le fondateur, Rio Infantino, a appris La Presse.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

COMPTES DE BANQUE SAISIS

Dès sa création en 2014, l’enseigne Copper Branch semblait promise à un avenir formidable un peu partout dans le monde.

Fort de son expérience chez McDonald’s et comme propriétaire de 16 franchises Subway, l’entrepreneur Rio Infantino avait de grandes ambitions pour son concept 100 % végétal. Sur maintes tribunes, il a raconté comment il comptait faire croître de façon exponentielle sa chaîne de franchises santé en utilisant les méthodes éprouvées de la restauration rapide.

En 2018, Copper Branch prévoit de regrouper une centaine de franchises avant la fin de l’année suivante. Le concept est vendu en Europe et une première succursale est inaugurée en France au début de 2019.

Cette même année, la chaîne de restaurants recrute même la championne de tennis Bianca Andreescu comme porte-parole, juste avant qu’elle n’accumule les succès sur le circuit mondial. Copper Branch remporte aussi le prix Franchiseur émergent du Conseil québécois de la franchise et le titre d’Entreprise de l’année du magazine Foodservice and Hospitality.

Forte de ces succès, la direction annonce que 200 Copper Branch serviront des bols énergisants et des sandwiches au tempeh avant la fin de 2020.

Or, la chaîne ne compte aujourd’hui que 19 restaurants dans la région de Montréal, 3 à Québec, 17 en Ontario et 5 en Europe, pour un total de 44. À pareille date l’an dernier, Copper Branch disait en regrouper 70.

Mais surtout, La Presse a appris que l’enseigne montréalaise a été forcée à la mi-juillet d’avoir recours à la Loi sur la faillite et l’insolvabilité (LFI). Et juste avant, le fondateur et principal actionnaire, Rio Infantino, aurait cédé son poste de président à une franchisée en Ontario, Trish Paterson. « Il voulait diversifier son équipe et trouver de nouvelles idées », nous a-t-elle précisé.

Dans un courriel, M. Infantino a décrit Mme Paterson comme la PDG de l'entreprise. Pourtant, dans une déclaration solennelle déposée au tribunal en septembre, Rio Infantino affirme qu’il est président de son entreprise. Le syndic responsable de dossier, Sylvain Lapointe, de BLT Lapointe & Associés, considère également que l’homme d’affaires est aux commandes, nous a-t-il dit.

Prêteur suspicieux

Si la COVID-19 a mis « une pression incroyable » sur Copper Branch, le franchiseur a surtout demandé la protection des tribunaux parce qu’un créancier avait entrepris une procédure pour récupérer son prêt, nous a indiqué le syndic Sylvain Lapointe.

Ce prêteur est une entreprise à numéro détenue par Eric Maman, un homme d’affaires qui se décrit comme un investisseur immobilier. Il a poursuivi Rio Infantino et Copper Branch en juin dans le but de récupérer les 379 000 $ qu’il leur avait prêtés en 2019 pour « prendre le contrôle de la franchise à la Place Bell, à Laval ».

Dans une déclaration sous serment, Eric Maman affirme avoir cessé d’être remboursé au printemps. Il explique au tribunal vouloir rapidement faire exercer ses garanties parce qu’il a appris que Copper Branch veut se restructurer et qu’une nouvelle corporation est sur le point de remplacer celle inscrite sur les baux et les contrats de franchise.

Dans un courriel soumis en preuve, un propriétaire immobilier explique à Eric Maman qu'il a refusé de faire des changements au bail demandés par Copper Branch. « Je n’ai pas vu comment une nouvelle entreprise sans avoirs ni historique me fournirait une sécurité supplémentaire. »

Selon Eric Maman, il devient alors « évident que [l’entreprise] veut devenir insolvable et dépourvue de toute valeur réelle ».

Le prêteur aurait aussi découvert que seulement 10 000 $ sur les 379 000 $ auraient été versés au franchisé de la Place Bell et que celui-ci n’avait pas les qualifications qu’on lui avait fait valoir, précise sa poursuite. Cela lui fait dire qu’il a prêté la somme « sous de fausses et frauduleuses représentations ».

Une juge a autorisé la saisie avant jugement des royautés et du compte de banque de Cooper Branch dès la fin de juin. En d’autres mots, le compte a été gelé. En ayant recours à la LFI, l’entreprise a pu ravoir accès à son compte. Et à son argent ? « Je n’ai aucune idée du montant qui a été saisi et je ne me suis pas occupé de savoir si l’argent était revenu ou pas », nous a dit le syndic.

Diffamation ?

Le compte personnel de Rio Infantino a également été saisi quelques semaines plus tard. Jugeant cette dernière procédure « abusive », Rio Infantino a alors sommé Eric Maman de lui verser une compensation de 20 000 $ pour les frais d’avocat, les conséquences sur son crédit et les inconvénients, dont « des paiements préautorisés qui furent refusés ».

Le propriétaire de Copper Branch a aussi mis Eric Maman en demeure de lui remettre 200 000 $ en raison des propos « diffamatoires » contenus dans sa déclaration sous serment.

« Vous associez mon client à des agissements frauduleux ce qui est inacceptable à sa face même. De plus, les procédures que vous avez déposées sont publiques. Vos mentions portent ombrage à la réputation de notre client tant personnellement qu’à titre de président de [Copper Branch] », écrit l’avocat de Rio Infantino, Mark Wener.

Eric Maman a ensuite tenté de saisir d’autres actifs appartenant au fondateur de Copper Branch. Dans une déclaration sous serment, Rio Infantino s’y oppose, jugeant que les arguments du prêteur sont « insuffisants ».

Par courriel, Rio Infantino a refusé de nous accorder une entrevue parce qu’il n’avait « pas d’autres commentaires à faire » et en raison d’ententes de confidentialité signées « avec certaines personnes ». Joint par téléphone, Eric Maman n’a pas immédiatement voulu nous parler et n’a pas rappelé. Leurs avocats n’ont pas répondu à nos messages.

MYSTÉRIEUSE FRAUDE

L’insolvabilité de Copper Branch serait aussi attribuable à une importante « fraude commise par un ex-employé », en 2019.

Cette « fraude, pour une somme d’environ 800 000 $, a provoqué des problèmes internes et externes significatifs, notamment des dommages dans la relation avec les franchisés et dans la performance des restaurants qui n’est pas optimale », lit-on dans une demande de prorogation de délai signée par l’avocat Mark Wener et basée sur la déclaration sous serment de la direction de Copper Branch. Ce document a été soumis au tribunal par le syndic en septembre.

Un mois auparavant, dans un rapport du syndic, cet évènement ne faisait pas partie de la liste des causes de l’insolvabilité. Mais il en est question dans un paragraphe sur les actions prises pour redresser l’entreprise. Le syndic précise qu’un nouveau contrôleur a été nommé, car « l’entreprise a été fraudée pour environ 1 million de dollars par le contrôleur précédent ».

Nous avons tenté d’en apprendre davantage sur cette mystérieuse fraude, sans succès.

La nouvelle présidente, Trish Paterson, a dit ne pas être autorisée à en parler en raison d’une entente de confidentialité. Et même s’il utilise lui-même le mot « fraude » dans un rapport soumis au juge, le syndic Sylvain Lapointe nous a dit n’avoir « aucune idée » de quoi il s’agit, car « il n’a pas besoin » d’avoir les détails.

Les rapports du syndic nous apprennent aussi que les restaurants Copper Branch se sont retrouvés dans une situation financière précaire parce que le menu a peu changé depuis trois ans, les offres spéciales temporaires étaient rares, et le nombre de clients a diminué au fil des ans. En outre, la direction ajoute qu’ils avaient du mal à structurer les activités « pour soutenir une croissance aussi rapide ».

Ses dettes totalisent 1,7 million et aucune offre n’a encore été faite aux créanciers.

Il n’a pas été possible de savoir comment les franchisés québécois composent avec la situation. Nous en avons contacté cinq et aucun n’a rappelé La Presse.

PROBLÈMES EN EUROPE ET AUX ÉTATS-UNIS

Il n’y a pas que de ce côté-ci de l’Atlantique que Copper Branch éprouve des difficultés.

Dans une enquête publiée en février par le magazine spécialisé L’Officiel de la Franchise, les franchisés de France et de Belgique se plaignent de problèmes constants d’approvisionnement et de l’absence de soutien du siège social, à Montréal. Ils déplorent aussi le manque d’expérience de Martin Ayotte, propriétaire de la franchise maîtresse exclusive pour l’Europe et le Moyen-Orient, et le qualifient de « mauvais casting ». « L’obligation numéro 1 d’un master-franchisé est d’approvisionner ses franchisés. Ce qui n’était pas le cas avec Copper Branch Europe. Les ruptures d’approvisionnements étaient constantes. Il nous manquait continuellement 60 % à 70 % des produits, on avait beau alerter la tête de réseau au Canada, rien ne se passait », insiste l’ancien président de l’association des franchisés Copper Branch, cité dans l’article.

Martin Ayotte a admis certains problèmes à L’Officiel de la Franchise. « On ne savait pas que cela serait si compliqué de trouver des fournisseurs en France et nous n’avions pas conscience que les ruptures seraient si nombreuses. Les franchisés ont clairement essuyé les plâtres. »

L’homme d’affaires, qui n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue, affirme sur son site web avoir conclu des ententes « avec 94 franchisés en 18 mois en France, en Belgique et aux Pays-Bas », et ajoute avoir « vendu ses droits deux semaines avant le confinement de la COVID-19 en Europe [à Columbus Café] ».

À L’Officiel de la Franchise, en début d’année, il avait plutôt parlé d’une « soixantaine de contrats avec de nouveaux candidats ». À l’heure actuelle, il y a cinq Copper Branch en Europe.

Trois mois à Manhattan

L’expansion annoncée aux États-Unis a aussi connu des ratés.

Par exemple, en mai 2019, Copper Branch dévoile être sur le point d’ouvrir à Manhattan. Une succursale ouvre bel et bien dans la sympathique rue Bleecker en septembre. Mais trois mois plus tard, les clients se cognent déjà le nez à la porte ; une affiche dans la porte indique que l’entreprise montréalaise doit 29 304 $ au propriétaire du local qui, de toute évidence, a changé les serrures.

« La chaîne prévoit de s’étendre en Californie, au Texas, au Massachusetts, au Maine, en Arizona et dans d’autres États, ainsi que d’ajouter des emplacements sur les marchés existants. […] Elle se concentre également sur une entrée dans le marché britannique », affirmait aussi le franchiseur montréalais en mai 2019.

Or, il n’y a aucune succursale aux États-Unis présentement.

REMONTER LA PENTE

En pleine pandémie, la tâche semble donc immense pour Trish Paterson, qui doit en plus gérer sa propre franchise, en Ontario. Elle prévoit de faire l’aller-retour à Montréal lorsque nécessaire, et des réunions sur Zoom.

Malgré la restructuration, les franchisés continuent d’exploiter leur restaurant, assure-t-elle. Certains sont parfois fermés temporairement, mais c’est uniquement en raison d’un manque de personnel, assure Mme Paterson. « C’est une lutte. Les gens ne sont pas motivés à travailler à cause de l’aide gouvernementale. »

Reste que la situation est loin d’être facile pour les franchisés. « Ils ont peur. La plupart n’ont jamais rien vu de tel avant. Quand vous mettez tout votre cœur et votre argent dans un projet, c’est très épeurant de ne pas être certain de l’avenir. »

« Nous faisons une téléconférence chaque matin à 9 h. Nous y invitons tous les franchisés. Nous parlons des problèmes, des programmes du gouvernement, d’idées marketing. Nous cherchons des idées. Parfois, nous sommes 35, parfois 8 », relate la dirigeante, une retraitée de Hewlett-Packard qui s’est lancée dans une deuxième carrière chez Copper Branch parce qu’elle « aime l’entreprise ».

Au sujet de son plan de relance, Mme Paterson précise vouloir améliorer la chaîne d’approvisionnement, trouver de nouvelles sources de revenus et réduire les coûts. Par exemple, le siège social sur l’autoroute transcanadienne a été abandonné et un espace de travail collaboratif a été loué pour les six employés qui restent. C’est pour cette raison que le numéro de téléphone mentionné sur la page Facebook de Copper Branch est hors service.

Australie, Angleterre, Nouvelle-Zélande

Dans des documents soumis au juge en août et septembre, le syndic Sylvain Lapointe énumère une série d’autres initiatives censées redresser l’entreprise, dont une entente avec un « détaillant végétarien connu nationalement pour vendre des aliments en magasin », la rationalisation du menu, la renégociation des baux, etc.

Copper Branch évoque aussi la possibilité de vendre des franchises maîtresses en Angleterre, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

La chaîne de restaurant veut aussi avoir recours à des chefs de l’externe pour « assurer une veille concurrentielle et se concentrer davantage sur les tendances du marché », s’assurer que les dirigeants visitent les restaurants et construire une équipe responsable de surveiller la performance des franchises.

« Nous avons confiance qu’un bel avenir nous attend. […] Nous avons une marque et un menu fantastiques et je suis excitée à l’idée d’amener l’entreprise plus loin ! », lance la nouvelle PDG.

– Avec la collaboration de Louis-Samuel Perron, La Presse

Rectificatif : Une version précédente de ce texte indiquait erronément que le passage sur les conséquences de la « fraude d’un ex-employé pour un montant d’environ 800 000 $ » était issu d'une déclaration du syndic. Or, il provient d’une demande de prorogation de délai signée par l’avocat Mark Wener et basée sur la déclaration sous serment de la direction de l’entreprise. Nos excuses.