Cogeco n’a pas besoin de Rogers ou d’Altice USA pour continuer ses acquisitions aux États-Unis ou faire son entrée en téléphonie mobile au Canada. Et en continuant d’être un acteur indépendant du « Big 3 » (Rogers-Bell-Telus), Cogeco permet d’accroître la concurrence dans une industrie des télécoms déjà très concentrée, fait valoir l’entreprise québécoise.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

« On est déjà une source de concurrence additionnelle pour l’industrie, et on va le demeurer. Mon travail comme président [de Cogeco], c’est de livrer notre plan de croissance et que Cogeco continue de signifier plus de choix et des services de haute qualité pour les consommateurs », dit Philippe Jetté, président et chef de la direction de Cogeco, en entrevue avec La Presse.

Entreprise habituellement réservée, Cogeco défraie la chronique depuis un mois alors que le géant torontois Rogers (premier actionnaire de Cogeco en importance avec 33 % des actions) et Altice USA ont fait une proposition d’achat non sollicitée de 10,3 milliards pour Cogeco. Celle-ci a été rejetée par la famille Audet, actionnaire de contrôle de l’entreprise.

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Philippe Jetté, président et chef de la direction de Cogeco

« Le point de vue de la famille Audet et de nos conseils [d’administration] est très clair. Le point de vue de l’entreprise [Cogeco], c’est de se concentrer sur sa stratégie de croissance. Comme opérateur, on est très bien positionné pour continuer de faire ce qu’on fait bien. On peut très bien livrer notre stratégie de croissance pour plusieurs années encore, il n’y a pas de souci », dit M. Jetté.

En attente du sans-fil et de la 5G

Rogers estime que l’achat de Cogeco serait une « solution gagnant-gagnant », surtout à l’approche de la 5G en téléphonie sans fil, qui va nécessiter des milliards de dollars en investissements de la part des entreprises de télécoms.

Cogeco a un tout autre plan : faire son entrée seul dans le marché de la téléphonie sans fil, où « les prix tardent à baisser » et où il y a « de la place pour la concurrence », selon Philippe Jetté, président et chef de la direction de Cogeco.

Quatre-vingt-dix pour cent du marché appartient à trois opérateurs [Rogers-Bell-Telus]. Plusieurs études montrent que les Canadiens paient plus cher qu’ils ne le devraient pour la qualité du service [sans fil] offert.

Philippe Jetté, président et chef de la direction de Cogeco

L’entreprise fondée à Trois-Rivières en 1957 aimerait proposer un modèle d’affaires hybride en téléphonie sans fil : utiliser son réseau de télécoms où elle est déjà présente en télé et en accès internet (Mauricie, Laurentides, Centre-du-Québec, Estrie, Beauce, Est-du-Québec), et louer les réseaux de ses concurrents où elle n’est pas présente.

Il y a toutefois un problème de taille : ses concurrents ne sont pas obligés de lui louer leurs réseaux. Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) se penche toutefois sur la question et doit bientôt rendre une décision. « Le marché va s’ouvrir considérant la concentration de concurrence », estime de façon générale Philippe Jetté, qui ne veut pas commenter le processus du CRTC.

D’autres acquisitions de 1 milliard aux États-Unis ?

Dans son plan d’affaires, Cogeco veut aussi continuer son expansion aux États-Unis.

L’entreprise québécoise a fait une entrée remarquée aux États-Unis en 2012 en achetant Atlantic Broadband pour 1,36 milliard US, puis MetroCast cinq ans plus tard pour 1,4 milliard US. Si bien qu’en moins d’une décennie, Cogeco est devenue le huitième câblodistributeur en importance aux États-Unis, avec environ 900 000 abonnés dans 11 États de la côte Est, du Maine à la Floride.

Et l’expansion américaine n’est pas terminée, selon le président et chef de la direction de Cogeco. « Avec la Caisse de dépôt et placement du Québec qui est notre partenaire [la Caisse détient 21 % des actions de la division américaine de Cogeco], on pourrait faire d’autres acquisitions de la même dimension, soit 1 milliard de dollars, ou acheter deux entreprises plus petites [pour un total de 1 milliard], dit Philippe Jetté.

Le marché est plus fragmenté aux États-Unis, il y a plusieurs petits opérateurs dans les territoires adjacents qui seraient un bon fit avec Cogeco. Le marché est plus lent depuis 18 mois, mais on sait qu’on va être capables de réaliser d’autres acquisitions.

Philippe Jetté

« On cherche des compagnies qui veulent procéder à une vente, poursuit M. Jetté.. On est très respectueux des propriétaires, de la direction, on veut faire ça correctement, prendre le temps qu’il faut. C’est notre marque de commerce. »

M. Jetté n’a toutefois pas voulu commenter le cas d’Astound, un câblodistributeur américain que le fonds d’investissement TPG veut actuellement vendre au prix de 8 milliards US. Il s’agirait d’une bouchée un peu ambitieuse pour Cogeco, dont la capitalisation boursière est de 6,7 milliards CAN.

La Caisse de dépôt a fait valoir la semaine dernière qu’elle appuyait la stratégie de croissance de Cogeco aux États-Unis.

Dans l’immédiat, peu importe les manchettes et les rebondissements dans le dossier Rogers, Cogeco se donne cinq objectifs : améliorer l’expérience client, continuer son approche financière prudente et disciplinée, accroître son empreinte au Canada et aux États-Unis, être à l’affût des innovations technologiques, ainsi que faire son entrée dans les services de téléphonie sans fil. Cogeco compte 1,8 million de clients au Québec et en Ontario, ainsi que 900 000 clients aux États-Unis.