L’offre d’achat d’Altice USA et Rogers à l’endroit de Cogeco survient à un moment où l’entreprise québécoise, en pleine santé, cherchait elle-même à réaliser des acquisitions aux États-Unis. Portrait de la situation de Cogeco.

Jean-François Codère
Jean-François Codère La Presse

Le câble avant tout

À Montréal, le nom de Cogeco rime surtout avec « radio ». Sa filiale Cogeco Média est notamment propriétaire du 98,5, de CKOI et de Rythme FM, ce qui en fait le réseau le plus écouté au Québec. Mais les revenus annuels d’environ 100 millions qu’il dégage sont minimes comparativement à ceux de son autre filiale, Cogeco Communications.

Celle-ci est le deuxième câblodistributeur en importance au Québec et en Ontario. C’est aussi le neuvième aux États-Unis, présent dans 11 États de la côte Est, dont la Floride, sous l’enseigne Atlantic Broadband.

Au Québec, on trouve des abonnés de Cogeco principalement dans les Laurentides, en Estrie, en Beauce, en Mauricie, au Lac-Saint-Jean, sur la Côte-Nord et en Gaspésie.

Les revenus annuels de Cogeco Communications sont de 2,36 milliards de dollars, répartis en parts similaires entre le Canada (1,28 milliard) et les États-Unis (1,08 milliard).

Mentalité d’acheteur

L’offre d’achat d’Altice USA survient à un moment où Cogeco se considérait elle-même « en position pour agir comme consolidateur des câblodistributeurs régionaux », comme elle l’a indiqué dans une récente présentation aux investisseurs.

« Le faible taux d’endettement et les forts flux de trésorerie de l’entreprise lui permettent de continuer à explorer des possibilités au sud de la frontière », écrivait aussi en juillet dernier l’analyste Maher Yaghi, de Desjardins.

Sa filiale de câblodistribution américaine, Atlantic Broadband, a été acquise en 2012 et a crû grâce à quatre autres acquisitions depuis.

L’entreprise avait placé l’acquisition de nouveaux réseaux au sommet de sa liste de priorités pour créer de la valeur au cours des prochaines années.

Pas de ralentissement

La pandémie n’a pas eu un impact très important sur les finances des fournisseurs de télécommunication en général, et encore moins sur ceux de Cogeco.

Cogeco et Shaw « sont les moins susceptibles d’être frappés par la COVID-19 en raison de leur faible dépendance envers les revenus provenant des services aux entreprises, de la publicité et du sans-fil », écrivait M. Yaghi.

Pour son troisième trimestre, couvrant les mois de mars, avril et mai, au plus fort du confinement, Cogeco Communications a enregistré des revenus en hausse de 3,1 % par rapport à l’année précédente, à 605,8 millions, et un bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements de 294,7 millions, en hausse de 3,8 %.

Une lacune à combler

Ce qui s’est avéré une force en temps de pandémie, l’absence de services sans fil, représente toutefois une faiblesse à long terme pour Cogeco. L’entreprise en est consciente et tente depuis quelque temps de s’y lancer sous une formule hybride. Elle souhaite mettre sur pied son propre réseau dans les régions qu’elle dessert, et être un opérateur virtuel, qui emprunte d’autres réseaux, là où elle n’est pas présente.

Lors de l’assemblée annuelle des actionnaires de l’entreprise, en janvier dernier, son président et chef de la direction, Philippe Jetté, avait bon espoir de pouvoir convaincre les autorités réglementaires, principalement le CRTC, de mettre en place le cadre réglementaire qui lui permettrait d’instaurer cette formule.

Une croissance soutenue

Au cours de la dernière décennie, les revenus de la filiale principale, Cogeco Communications, ont crû d’un peu plus de 6 % en moyenne chaque année, passant de 1,3 à 2,3 milliards de dollars.

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Le bénéfice net, lui, a progressé encore plus rapidement, de 10,2 % en moyenne chaque année. Il est passé de 157 millions à 415 millions.

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Le titre de la société mère, Cogeco, a pour sa part bien progressé, particulièrement depuis le début de 2019.

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Quelques nuages

Au moins trois nuages flottent au-dessus de la tête de Cogeco. D’abord, comme tous les fournisseurs de services de télévision, il fait face à une attrition de la clientèle de ceux-ci, face à la concurrence de l’internet.

La direction de Cogeco a aussi relevé récemment qu’un de ses principaux concurrents au Canada, Bell, avait amorcé l’installation d’équipements pour fournir des services d’accès sans fil fixe à quelques endroits sur son territoire. Les services de ce type utilisent les réseaux sans fil pour offrir des services de télécommunication à la maison et sont perçus comme une façon économique pour des entreprises d’étendre leur territoire de couverture.

Cogeco fait aussi face, surtout au Canada, à l’amélioration de la qualité des réseaux de ses concurrents. En à peine deux ans, sur son territoire, la proportion de foyers ayant accès, en plus du câble, à la fibre optique jusqu’à la maison est passée de 25 % à 40 %.

Offre maintenue

Dans un communiqué diffusé jeudi, Altice USA et Rogers ont maintenu leur offre, affirmant avoir « présenté une offre très avantageuse – une offre qui aurait permis à tous les actionnaires de Cogeco de recevoir une prime importante ». Altice USA et Rogers se sont dits ouverts à discuter avec les actionnaires et le conseil d’administration de Cogeco pour parvenir à une entente.

— Avec la collaboration d’André Dubuc, La Presse

Manon Brouillette, ex-PDG de Vidéotron, au conseil d’Altice USA

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Manon Brouillette

L’entreprise qui vient de présenter une offre d’achat hostile pour Cogeco et sa principale filiale a un lien québécois évident qui passe par une femme connaissant très bien le secteur de la câblodistribution et des télécommunications au Canada, et en particulier au Québec. Manon Brouillette, ex-PDG de Vidéotron, est membre du conseil d’administration d’Altice USA. L’ancienne dirigeante de la principale filiale de Québecor conseille la haute direction d’Altice depuis trois ans. Mme Brouillette a été PDG de Vidéotron pendant près de six ans, de 2013 à 2019. Elle a été élue au conseil d’administration de Québecor en mai 2019 et a démissionné en mars dernier. Il n’a pas été possible de lui parler, jeudi.

— Richard Dufour, La Presse