Qu’ils soient détaillants, manufacturiers ou les deux, tous les acteurs de l’industrie du vêtement, qui emploie encore 83 000 Québécois, subissent des coups qui feront mal pour plusieurs saisons. Et qui pourraient leur être fatals.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

La crise résonne déjà jusqu’à l’automne

L’industrie du vêtement – caractérisée par la saisonnalité et les modes qui passent vite – est frappée de plein fouet par la crise. Les détaillants arriveront-ils un jour à vendre leurs collections printanières ? Sans réponse, plongés dans l’incertitude et une crise de liquidités, certains annulent leurs commandes des prochaines saisons, au désespoir des fournisseurs.

Chez Tristan, comme dans les autres chaînes de magasins de vêtements, la collection de printemps venait tout juste d’être placée sur des cintres et dans les vitrines quand la crise sanitaire a frappé au début de mars. Les centres commerciaux ont été fermés de force, et la marchandise y est restée sagement.

PHOTO ROBERT SKINNER / PHOTOMONTAGE LA PRESSE

En raison de la crise sanitaire qui sévit, les autorités ont ordonné la fermeture des centres commerciaux, comme le Carrefour Laval ci-dessus.

Évidemment, les ventes en ligne ne permettront jamais de compenser les pertes occasionnées par la désertion des magasins.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Gilles Fortin, propriétaire de Tristan

Chez nous, le commerce électronique représente entre 6 et 10 % de nos ventes. Même si ça double à 20 %, j’aurai encore 80 % de stock qui ne sera pas vendu !

Gilles Fortin, propriétaire de Tristan

M. Fortin ajoute qu’il ne sait pas trop comment « il va se remettre de ça ».

Dans l’espoir d’écouler ses plus récentes collections, l’entreprise montréalaise Reitmans (587 magasins au pays et 7000 employés) a rapidement changé son marketing. Désormais, les messages visent les clientes qui travaillent à domicile, veulent se remettre en forme, cherchent du réconfort.

La stratégie fonctionne, mais malgré « une augmentation significative » des ventes en ligne, « devenues le seul canal », « ça ne vient pas combler [le manque à gagner] », déplore la présidente, Jackie Tardif, sans dévoiler de chiffres.

Parfois, c’est encore pire. Les détaillants n’ayant pas pris le virage numérique ne réalisent aucune vente, fait remarquer Debbie Zakaïb, directrice générale de mmode, la Grappe métropolitaine de la mode. C’est le cas d’un bon nombre de boutiques indépendantes tenues par des entrepreneurs québécois.

Mais même le géant américain Winners, par exemple, ne vend rien en ce moment, car son site n’est pas transactionnel.

Et qu’ils soient petits ou grands, à peu près tous les commerçants craignent de devoir payer les loyers du printemps un jour ou l’autre.

Un virus pour son 100e anniversaire

Mme Zakaïb observe que les ventes en ligne augmentent depuis quelques semaines, mais que « c’est plus faible que dans d’autres industries parce que ce n’est pas essentiel ». Aussi, des milliers de personnes ont perdu leur emploi ou une grande partie de leurs revenus.

Selon des données compilées par l’expert en commerce électronique Absolunet, la hausse moyenne dans le secteur est de 21 %, tandis qu’elle atteint 160 % dans l’électronique, la rénovation et les électroménagers (du 11 au 29 mars par rapport à la même période en 2019).

Pour certains, le virage numérique ajoute une goutte dans l’océan. « En ligne, ce n’est pas beaucoup. Ça représente une couple de transactions par jour, en moyenne. That’s it », confie pour sa part Robert Taylor, président des huit magasins du même nom. « Ma clientèle, qui a un certain âge, n’est pas très intéressée à acheter en ligne. Alors, ce sont des miettes. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’entreprise fondée par le grand-père de Robert Taylor célèbre cette année son 100e anniversaire.

L’entrepreneur de Saint-Lambert, au sud de Montréal, révèle avoir « perdu quelques millions de dollars de vente » depuis le début de la crise, alors qu’il devrait plutôt célébrer le 100e anniversaire de l’entreprise fondée par son grand-père. « Il a traversé la Grande Dépression, la guerre, et là, il nous arrive ça… »

Jusqu’ici, les magasins Taylor ont seulement vendu « de 15 à 20 % » des collections printanières. Rendu en mai, si jamais il peut rouvrir, il devra tout solder, rognant ainsi dans ses marges, se désole-t-il. Normalement, la période allant de la mi-mars à la mi-mai est « la plus profitable » de l’année.

Gilles Fortin croit « qu’il va falloir agrandir le cimetière », car les détaillants « trop endettés », soit 30 % des enseignes dans les centres commerciaux, ne survivront pas. Leurs fournisseurs ne sont pas dans une meilleure posture.

« Les détaillants qui achètent en Asie sont en train d’annuler une grosse partie de leurs commandes à cause de l’incertitude, des invendus, des dettes. Et les fournisseurs ne savent pas s’ils seront payés », souligne Mme Zakaïb.

Il y a tellement de stock qui s’accumule partout qu’il n’y a plus de place dans les entrepôts.

Debbie Zakaïb, directrice générale de mmode, la Grappe métropolitaine de la mode

Sans l’assurance qu’il pourra bientôt accueillir des clients et sans ses liquidités habituelles, Robert Taylor n’est pas pressé d’acheter des collections estivales. « Les fournisseurs sont très découragés. Ils ne livrent pas du tout […]. Pour se débarrasser, ils vont peut-être faire de meilleurs prix », espère-t-il.

Usines fermées, commandes d’automne annulées

La saison d’automne ne sera pas épargnée elle non plus. Jean-Pierre Ferrandez, propriétaire de l’entreprise Indygena, qui fabrique des manteaux d’hiver et des vêtements de plein air pour toutes les saisons, s’attend à ce que ses ventes soient amputées « de 20 à 30 % ». Lui aussi subit des annulations de commandes.

Dans le secteur du vêtement, explique l’entrepreneur, personne ne sait « comment l’économie va être relancée, quels détaillants vont rouvrir, quelle sera la capacité financière des consommateurs » dans deux saisons. Pour le moment, son entrepôt est plein de vêtements de printemps et d’été qui auraient dû être livrés à des détaillants.

Quant à sa collection d’automne et ses échantillons pour les modèles 2021, il n’est même pas en mesure de mettre la main dessus. « On n’est pas capables de trouver du transport de l’Asie vers ici. Tout est au ralenti. » Les entreprises spécialisées dans la logistique d’importation ou le transport sont carrément fermées.

Robert Taylor se demande lui aussi « si les consommateurs auront le goût d’aller magasiner » quand les commerces rouvriront. Il en doute fort.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Robert Taylor, président des magasins Taylor

Selon mon expérience, ce qui est perdu est perdu. S’il y a une tempête une fin de semaine, on ne vend pas plus la fin de semaine d’après.

Robert Taylor, propriétaire des magasins Taylor

À toute cette liste de problèmes et d’enjeux, Debbie Zakaïb ajoute ceux des entreprises qui fabriquent leurs vêtements au Québec et dont les usines n’ont tout simplement pas le droit d’ouvrir.

Mission : libérer des vêtements

Situation inédite pour Tristan cette semaine. Certains de ses modèles étaient en rupture de stock sur le web… alors que ses boutiques débordent ! « J’ai toutes les tailles, les couleurs, les styles », explique le propriétaire Gilles Fortin.

Mais comment les récupérer à l’approche du Vendredi saint, deuxième journée de vente la plus importante de l’année ?

L’homme d’affaires a réussi à obtenir l’aval des propriétaires des centres commerciaux pour que des employés puissent avoir accès à la marchandise. Il a rédigé des listes précises des vêtements voulus et, mardi, certains de ses gérants ont sauté dans leur voiture, ont pris les stocks dans près de 10 magasins de la région de Montréal et les ont ramenés au siège social, près du canal de Lachine.

PHOTO FOURNIE PAR TRISTAN / PHOTOMONTAGE LA PRESSE

La boutique Tristan du Carrefour Laval, en des temps meilleurs

Ce qui se trouve en Ontario et en Alberta, par contre, y restera pour une durée… très indéterminée. Même ailleurs au Québec, en raison des barrages routiers, Tristan a préféré ne pas essayer d’effectuer des transferts de vêtements.

« Des petites affaires qui ont l’air simples sont rendues compliquées », lance Gilles Fortin dans un grand éclat de rire. Mais mission accomplie : ses articles bons vendeurs ont été libérés des centres commerciaux où ils reposaient depuis la mi-mars.

Cadillac Fairview, qui possède notamment le Carrefour Laval et les Promenades Saint-Bruno, affirme que « les locataires qui souhaitent avoir accès à leur magasin pour remplir des commandes en ligne peuvent toujours le faire ». Les employés n’ont qu’à signer un registre à l’entrée et à la sortie. Pour l’instant, du moins, « très peu de locataires » le font.

Quant à ceux qui veulent sortir leurs stocks pour les protéger, hormis certains rares locataires avec équipement de grande valeur, [il y a] vraiment peu de demandes à cet effet.

Danielle Lavoie, vice-présidente principale et directrice du portefeuille de l’est du Canada chez Cadillac Fairview

Mme Lavoie précise que l’accès aux centres étant « totalement contrôlé, il y a vraiment peu de risque ».

Dans les centres commerciaux d’Ivanhoé Cambridge (Centre Eaton, Place Sainte-Foy, etc.), les locataires peuvent aussi prendre rendez-vous pour aller chercher leur marchandise. Et certains préparent directement des commandes en ligne dans leurs locaux, indique la directrice des affaires publiques Katherine Roux Groleau. « Les mesures de distanciation sociale sont maintenues en tout temps », assure-t-elle.

IMAGE TIRÉE DU SITE WEB DE REITMANS

Sur son site web, Reitmans encourage ses clientes à s’habiller en fonction des vidéoconférences.

Même pas besoin de pantalon

Le nom qu’a donné l’humoriste François Bellefeuille à ses nouveaux rendez-vous virtuels – Pas besoin de pantalon – devient une réalité pour les boutiques de vêtements. Tristan constate en effet que les hauts se vendent beaucoup plus que les bas sur son site web depuis quelques semaines. « On attribue cela aux vidéoconférences », dit le président de la chaîne québécoise, Gilles Fortin. Il est en effet possible lors de ces rencontres virtuelles, de porter un bas de pyjama ou ses vieux pantalons les plus mous avec une blouse habillée et tout le monde n’y verra que du feu ! Certains profitent de la situation. « À la recherche de l’ensemble parfait pour votre vidéoconférence ? », demandait récemment Reitmans à ses clientes dans une infolettre faisant la promotion de ses hauts.