(Toronto) Lorsque l’impact de la pandémie de COVID-19 a conduit Hongwei Liu à mettre à pied certains employés et à réduire les prévisions de l’entreprise, le fondateur de la jeune société technologique MappedIn, de Waterloo, en Ontario, espérait qu’il pourrait se qualifier pour un coup de main du programme de subvention salariale d’urgence du gouvernement fédéral.

David Friend
La Presse canadienne

Comme de nombreuses autres petites entreprises à travers le pays, le développeur de cartographie d’intérieur numérique s’attend à souffrir des conséquences économiques attribuables au virus – sauf que le prouver à l’aide de ses états financiers n’est pas si simple en ce moment.

MappedIn fonctionne comme de nombreuses entreprises de technologie de logiciel en tant que service, en « adaptant de manière agressive » la taille de leur entreprise en fonction de prévisions de croissance minimale et en embauchant plus de personnel pour maintenir cette trajectoire de croissance, a expliqué M. Liu. Le problème est qu’aucune de ses prévisions n’aurait pu anticiper l’impact économique d’un virus ou comment cela se répercuterait sur les résultats de son entreprise plus tard cette année.

Il s’attend à ce que la croissance de nouveaux clients ralentisse puisque les détaillants, les centres commerciaux et les bâtiments à vocation sportive vont probablement resserrer leurs dépenses à tous les niveaux, y compris celles pour les nouvelles technologies comme les cartes numériques. Cet élément, inscrit dans les perspectives, n’est pas compris dans les états financiers.

« Nous sommes passés de notre meilleure année à une prévision d’hiver nucléaire », a-t-il affirmé.

« Nos nouveaux contrats ont complètement cessé, nous sommes passés de 100 à zéro, et maintenant nous en sommes à fermer les écoutilles et attendre la fin de la tempête. »

Aucune de ces nuances ne serait reconnue par le gouvernement fédéral dans le cadre de la Subvention salariale d’urgence du Canada, et de nombreux entrepreneurs ont l’impression que la bouée de sauvetage offerte à certains ne rejoint pas tous ceux qui en ont besoin.

Chute de 30 % des revenus

Pour être admissibles à la subvention salariale d’Ottawa, les entreprises doivent prouver que leurs revenus ont chuté de 30 % par rapport à il y a un an. Ce critère d’admissibilité ouvre la porte à un allégement financier qui peut couvrir jusqu’à 75 % du salaire d’un employé pendant 12 semaines, avec effet rétroactif au 15 mars, lorsque la COVID-19 a commencé à affecter sérieusement les entreprises canadiennes.

La subvention salariale sera intégrée à la Loi de l’impôt sur le revenu, a indiqué mardi le premier ministre Justin Trudeau, et elle nécessitera donc une approbation du Parlement. Son objectif est d’encourager les entreprises à réembaucher des travailleurs et à soutenir la reprise, mais la subvention n’a toujours pas été déployée, et tous ne sont pas satisfaits de ce qu’ils ont entendu jusqu’à présent.

Un sondage mené par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) auprès de ses membres, publié le 6 avril, a montré que les petites entreprises étaient divisées quant à l’efficacité de la subvention, 29 % affirmant qu’elle les aiderait à éviter de nouvelles mises à pied, tandis que 37 % ont estimé qu’elle ne le ferait pas du tout. Un autre 21 % des entreprises interrogées ont déclaré qu’elles n’étaient même pas certaines que cela aiderait.

M. Liu a expliqué que pour MappedIn, les qualifications en matière de subventions salariales ne reconnaissaient pas les obstacles financiers auxquels il s’attendait à se heurter dans quelque mois, lorsque ses clients potentiels réduiraient leurs dépenses.

Il est convaincu que MappedIn survivra, car l’entreprise est déjà près de l’équilibre, en partie grâce aux réductions de personnel. Mais il estime que si le gouvernement voulait vraiment aider les entreprises à se remettre sur pied, la subvention pourrait être moins restrictive.

Paul Hayman, un agent immobilier et consultant pour les petites et moyennes entreprises, a souligné que les entreprises technologiques n’étaient pas les seules à se sentir exclues du soutien du gouvernement. Il a entendu des entrepreneurs dire que leurs modèles commerciaux ne respectaient pas le critère des 30 % parce que leurs revenus pouvaient être « irréguliers », les modèles d’une année sur l’autre ne reflétant pas la complexité du moment où les produits ou services peuvent être reconnus dans les étapes de livraison.

« Le gouvernement pense peut-être au commerce de détail : vous vendez un produit à neuf heures et vous enregistrez les revenus à neuf heures », a expliqué M. Hayman.

« De nombreuses entreprises ont un cycle de vente plus long où elles vendent le produit le 1er mars, mais elles ne voient pas les revenus avant juin. »

Une intervention tardive

Dan Kelly, président et chef de la direction de la FCEI, a souligné que les propriétaires d’entreprise avaient toujours un éventail de questions avant de comprendre ce programme sans précédent par sa taille et sa portée. En outre, il arrive « si tard dans le processus » qu’il a déjà raté le sauvetage de certains emplois.

« Des millions de travailleurs canadiens ont déjà été mis à pied », a-t-il affirmé.

« Les autorités fédérales espéraient que de nombreux employeurs utiliseraient ceci pour les réembaucher – et cela pourrait certainement s’avérer dans de nombreux cas – mais je ne pense pas que ce serait généralisé. Si un employeur a déjà entrepris la difficile tâche de mettre à pied des employés, leur donner potentiellement une paie de vacances, un relevé d’emploi pour percevoir des prestations d’assurance-emploi, peut-être même une indemnité de licenciement, il est peu probable qu’il revienne sur tout cela pour les réengager. »

M. Kelly voit d’autres défauts de conception dans la subvention telle qu’elle se présente, y compris le fait qu’elle ne sera pas déployée avant six semaines, laissant beaucoup d’entreprises se débrouiller seules jusqu’à au moins la mi-mai, dans l’espoir qu’elles survivront.

« Pour la plupart des employeurs, il s’agit de trois cycles de paies à partir de maintenant », a-t-il noté.

Quant au critère de la baisse des revenus de 30 %, avec lequel M. Kelly se dit d’accord en principe, il reconnaît qu’il comporte plusieurs failles. Par exemple, si une entreprise lancée au cours de la dernière année cherchait de l’aide, il lui serait impossible de fournir des chiffres de revenus pour l’an dernier. Le gouvernement n’a pas précisé comment il entendait traiter ces cas.

De plus, les entreprises canadiennes qui ont connu une croissance importante au cours de la dernière année peuvent avoir du mal à démontrer comment elles ont souffert financièrement en utilisant un modèle d’une année à l’autre.

« Seulement la crainte qu’une baisse des ventes de 27 % ne permette d’obtenir aucune subvention, cela fera dire à certains propriétaires d’entreprise : “Je ne peux pas me permettre de prendre ce risque” », a poursuivi M. Kelly.

« S’ils ont déjà versé aux travailleurs leur salaire habituel et qu’ils ne reçoivent finalement pas de subvention, ils (peuvent) faire faillite […] alors l’option la plus sûre, dans de nombreux cas, pourrait encore être les mises à pied. »